Des voix s’agitent, à l’heure du centenaire d’Abdoulaye Wade, des militants et sympathisants se manifestent, tous chantent l’ancien président de la République et prédécesseur de Macky Sall ou en tout cas racontent l’homme tout court, l’homme politique ou le président qu’il a été. Militant de première heure, l’avocat Me Bidjélé Fall parle du Wade qu’il connait, celui qui le considérait comme son fils, qui l’appelait «mon avocat» ; l’humain Abdoulaye Wade avec qui il a passé des moments intenses de fraternité et de convivialité. La robe noire a bien voulu nous entretenir de Abdoulaye Wade dont il a rejoint le parti depuis les années 80, alors qu’il était jeune étudiant en droit.
Les Echos : Parlez-nous de votre entrée au Parti démocratique sénégalais (Pds)
Me Bidjélé Fall : J’ai milité au Parti démocratique sénégalais (Pds) très jeune. J’ai créé le mouvement des étudiants du Pds en 1984. Ce mouvement n’existait pas à mon arrivée à l’université. Je faisais ma maîtrise en droit et on a créé la section des étudiants du Pds dont j’ai été le secrétaire général, pendant quelques années. C’est monsieur Serigne Diop, à l’époque assistant à la Faculté de droit, qui était le secrétaire national à l’orientation du Pds qui nous a inculqué les premiers jalons du libéralisme.
Donc, on peut dire que vous faites partie des militants de la première heure ?
Je fais partie des militants de la première heure, d’autant plus qu’avant la création de la section des étudiants du Pds, j’étais déjà militant du Pds. A l’époque, il n’y avait pas une structure dédiée aux étudiants. Wade disait toujours qu’il ne voulait pas séparer les jeunes ; que ce soit les jeunes pêcheurs, mareyeurs etc. Il voulait une unification des jeunes. Mais, confronté à la réalité du terrain à l’université, je l’ai convaincu que le milieu universitaire était un milieu spécifique ; il fallait une organisation spécifique pour gérer les intérêts du parti au niveau de l’université et il a accepté. C’est ainsi qu’est née la section des étudiants du Pds qui est devenu le Mouvement des élèves et étudiants libéraux (Meel). J’ai également été membre du Bureau politique, membre du Secrétariat national, membre du Comité directeur, inspecteur général adjoint du Pds. On était chargé de la gestion du parti au quotidien, Alioune Badara Niang et moi. Alioune Badara Niang était le titulaire et j’étais son adjoint. Je suis un proche d’Abdoulaye Wade. Nous avons une proximité affective depuis fort longtemps. Wade m’appelait «mon avocat». Quand je suis devenu avocat en 1990, j’ai été dans tous les procès où étaient mêlés les militants du parti. J’ai même été l’avocat principal des accusés de l’assassinat de Me Babacar Sèye, en l’occurrence, Clédor Sène, Assane Diop. J’ai suivi leur dossier depuis l’instruction jusqu’à la Cour d’assises. J’estime qu’on a voulu salir Abdoulaye Wade, alors que lui, d’après le dossier que j’ai lu, était blanc comme neige.
A son arrivée au pouvoir, il vous a nommé…
J’étais ministre directeur de Cabinet du Premier ministre Idrissa Seck. On était ensemble à la Primature. Idrissa Seck, à un certain moment, a fait appel à moi, avec l’aval d’Abdoulaye Wade, pour me demander de venir à ses côtés, le soutenir dans l’action gouvernementale au bénéfice exclusif de Wade et du Pds. Parce qu’à l’époque, les gens commençaient à dire qu’il y a une dualité au sommet entre Idrissa Seck et Abdoulaye Wade. Mais Idrissa Seck a toujours soutenu qu’il n’y avait pas de dualité au sommet. Quand je suis arrivé à la Primature, à notre premier entretien, il m’a dit : ‘’ici il n’y a pas deux camps, il n’y a qu’un seul camp, c’est le camp d’Abdoulaye Wade ; et même s’il y a deux camps, moi Idrissa Seck je suis du camp d’Abdoulaye Wade’’, pour mettre fin à tout débat stérile.
Pouvez-vous nous parler de Wade l’homme politique, du Président, mais également Wade en tant qu’humain ?
Comme je vous l’ai dit tantôt, je faisais partie de la proximité immédiate de Wade. Je vais vous raconter une anecdote : en 1988, le jour de la proclamation des résultats, sachant que que le lendemain, il allait être arrêté, il m’a appelé à son domicile et m’a confié des secrets que je ne peux pas révéler. Mais ce qui est constant, c’est que tout a commencé à l’Université Cheikh Anta Diop. En 1988, c’est l’université qui a porté le combat. On s’est battu becs et ongles pour qu’Abdoulaye Wade ne soit pas victime de l’arbitraire du pouvoir. Il a été arrêté, jugé par la Cour de sureté de l’Etat et tous les jours que Dieu fait on organisait des caravanes pour aller l’assister au Tribunal. On a fait des manifestations, des marches pour faire reculer le pouvoir. Abdou Diouf a été obligé de déclencher l’état d’urgence parce que l’université bouillonnait. Le pouvoir était obligé de reculer.
Wade l’homme politique…
Le seul regret que nous avons avec Abdoulaye Wade, c’est qu’il soit venu un peu tard au pouvoir. Voilà un homme qui avait de très grandes idées ; un homme de conviction, un homme d’action, un homme dont la renommée dépassait largement les frontières du Sénégal et même de l’Afrique. Certains mêmes l’appelaient «l’Osagyefo» (le rédempteur). C’est un surnom donné à Kwamé Nkrumah qui est le père du panafricanisme et Wade était considéré comme le père du panafricanisme au Sénégal ; donc on l’appelait ainsi en souvenir à Kwamé Nkrumah et au travail colossal qu’il a abattu. C’était un fin politicien. Il avait une lecture très fine de la sphère politique. Il savait prendre le pouls de la situation et réagir en conséquence ; et il n’était pas dogmatique. Wade, c’est quelqu’un qui peut aujourd’hui prendre une décision, mais s’il s’avère que cette décision est discutable, il a la capacité de faire marche arrière, parce qu’il n’est pas dogmatique.
Le Président…
Il a fait beaucoup de réalisations, en tant que Président. Il a fait faire des avancées considérables au Sénégal, des bonds de géant en avant, les autoroutes l’aéroport, beaucoup d’infrastructures. C’est Wade qui a créé ce déclic de sorte que ses successeurs notamment Macky Sall n’ont fait que suivre le chemin déjà tracé.
Humainement qu’est-ce que vous pouvez nous dire de lui ?
Abdoulaye Wade me considérait comme son fils. Quand j’arrivais chez lui, à son domicile au Point E, il me recevait avant tout le monde. On restait ensemble pendant des heures ; on prenait le «fondé» (Ndlr bouillie de mil) ensemble dans son jardin. Il me confiait beaucoup de secrets et il me donnait aussi beaucoup de conseils. Un jour, il m’a dit, ‘’j’étais jeune avocat stagiaire, le premier conseil que je peux vous donner, c’est qu’il ne faut jamais avoir affaire à une banque, il ne faut jamais prendre de crédit bancaire parce que les banques ont des façons de faire très contestables. Elles vous donnent 50.000 et à l’échéance elles récupèrent 150.000 francs’’. C’est un conseil que j’ai retenu, de sorte que je n’ai jamais emprunté un franc à une banque. C’est un homme généreux, un homme qui sait pardonner. S’il ne savait pas pardonner, il y aurait beaucoup d’hommes politiques ou de femmes politiques qui n’allaient pas faire leur retour à ses côtés. Il a pardonné à Ousmane Ngom, Serigne Diop, Jean Paul Diaz qui lui avaient tourné le dos mais quand Wade est arrivé au pouvoir. Il les a repris pour les nommer à des fonctions différentes. Wade vous dit ce qu’il a sur le cœur et après c’est terminé ; il ne connaissait pas la rancune. S’il a quelque chose à vous dire, les yeux dans les yeux, il vous dit ce qu’il pense et c’est terminé. Il y a beaucoup de gens qui s’agitent aujourd’hui pour parler de lui, mais en réalité, il y a beaucoup de surenchères.
Aujourd’hui avec cette crise, la crise politique, la crise économique etc., à votre avis qu’elle attitude il aurait eu, pour gérer la situation ?
A mon avis, cette crise est le reflet de la mal gouvernance. C’est peut-être dur à soutenir, mais j’avoue que le peuple, en élisant le duo Diomaye-Sonko, avait cru, peut-être naïvement, que le bout du tunnel était à portée. Le peuple pensait naïvement que ce duo allait faire mieux que Macky Sall. Tel n’a pas été le cas, malheureusement. Je pense que ce qui a aggravé la situation, c’est que dès l’entame, on a cherché un bouc émissaire pour lui faire porter le chapeau de la dette cachée. Et cette problématique de la dette cachée est le nœud gordien de toutes les difficultés rencontrées aujourd’hui au niveau financier et économique. Si vous dites qu’on a des dettes dont le montant est énormément élevé et fait à peu près 132% du PIB, les bailleurs de fonds et les partenaires avant de mettre leur argent dans notre pays vont y regarder à deux fois. Je pense que si Wade était là, cela ne se serait pas passé comme ça. Parce que Wade n’a pas hérité de Abdou Diouf une situation reluisante, pourtant il n’a jamais dit que Diouf nous a laissé des dettes insurmontables. Il a pris acte, il s’est serré la ceinture, on s’est battu pour faire des résultats. C’est comme cela que doit agir un homme d’Etat. Mais ce qui s’est passé est tout à fait désastreux. Et pour remonter la pente, ça va être très difficile. Je suis persuadé que si c’était Wade, il n’allait pas agir comme l’ont fait Sonko-Diomaye.
Alassane DRAME












