C’est l’histoire d’un capitaine fraîchement nommé qui monte à bord d’un navire de course, franchit la ligne d'arrivée et s'attribue tout le mérite du voyage. Depuis près de 48 heures, la communication de l'actuel Directeur général du Port autonome de Dakar, Waly Diouf Bodian, s'enflamme autour du dernier classement de la Banque mondiale. Problème de calendrier ou amnésie sélective ? Ce costume de héros du commerce maritime est pourtant taillé dans un tissu grandement tissé par ses prédécesseurs. C’est l'art de récolter ce que l'on n'a pas semé.
Le service de communication du Port autonome de Dakar n’a pas chômé en associant vigoureusement le visage de l'actuel Directeur général, Waly Diouf Bodiang, au titre flatteur de meilleur port à conteneurs d’Afrique subsaharienne en 2025. C’est de bonne guerre, mais c’est surtout un joli tour de passe-passe. En feuilletant le rapport de l'«Indice de performance des ports à conteneurs 2025» (CPPI), publié par la Banque mondiale et S&P Global Market Intelligence, on découvre un petit détail méthodologique qui gâche un peu le storytelling. En effet, la cinquième édition évalue en effet l'efficacité des infrastructures portuaires sur une période s'étalant de 2020 à 2024. Autrement dit, lorsque le Port de Dakar gagnait ses galons et consolidait ses partenariats stratégiques mondiaux, l'actuel directeur n'était pas encore assis dans son fauteuil.
Un bilan à cheval sur deux régimes, n'en déplaise aux communicants
L'alternance politique issue de la dernière élection présidentielle a certes propulsé une nouvelle équipe aux commandes du port au cours de l'année 2024, cependant, la rigueur mathématique et l’honnêteté intellectuelle obligent à diviser la poire en deux. Le mérite de la modernisation, de la simplification des procédures et des investissements lourds mis en avant par la Banque mondiale revient de droit, pour sa majeure partie, à la gestion de l'ancien régime. Waly Diouf Bodiang et ses équipes ont certes assuré le service après-vente et maintenu la barre durant les derniers mois de l'année évaluée, mais s’accaparer l’exclusivité de cette prouesse relève d'une acrobatie politique un peu grossière. Le nouveau régime, si prompt à critiquer le passé, semble ici trouver un héritage bien confortable à endosser.
Un leadership régional qui cache un rétropédalage mondial
Pour couronner le tout, la communication triomphante oublie soigneusement de mentionner la trajectoire globale du port, préférant regarder uniquement le voisin ivoirien avec condescendance. Certes, Dakar devance San Pedro en Afrique subsaharienne, mais à l'échelle internationale, la réalité est moins rose. Le Port de Dakar a en vérité dégringolé, chutant de la 108ème place mondiale en 2024 à la 144ème place dans ce classement 2025. Perdre 36 places au niveau mondial tout en se photographiant avec un sourire de vainqueur est une performance ironique qui montre que les contraintes de capacité et de connectivité sont loin d'être réglées.
En fin de compte, l’indice CPPI 2025 est le miroir d’un travail de longue haleine qui s'inscrit dans le temps long. Vouloir transformer un succès structurel et partagé en une victoire personnelle est un raccourci qui ne trompe que les observateurs distraits. Il serait plus sage de célébrer la continuité de l’État et de l'infrastructure sénégalaise plutôt que de tenter une récupération politique qui prend l'eau de toutes parts.
Samba THIAM












