Des prédateurs fonciers, c’est l’équation que les Sénégalais n’arrivent toujours pas à régler. La famille de Cheikh Bou Mouhamed Kounta n’est pas épargnée par ces dévoreurs de terres. Tout au moins, c’est la plainte que la famille finit par mettre sur la place publique, malgré elle, après avoir saisi le président de la République par deux correspondances jusque-là sans réponse. Petit-fils de Cheikh Bou Mouhamed Kounta, Pape Birame Diallo dénonce les actes posés par les autorités administratives et locales qui sont dans le sens de les priver d’un patrimoine qui leur revient de droit. Présentement, ils sont en bras de fer avec le maire de Chérif Lô sur un site dont ils réclament la propriété. Ils envisagent une procédure judiciaire après avoir eu la bénédiction du Khalife général.
Les Echos : Vous prétendez avoir des terres qui appartiennent à la famille Kounta et sur lesquels des tiers ou des maires tentent de mettre la main dessus ?
Pape Birame Diallo : Oui ! Nous sommes en train, aujourd’hui, de lutter contre la spoliation de ces terres. Le site qui se trouve au niveau de Thiaoune Bambara Kounta est un héritage de la famille Kounta. Depuis 2021, nous sommes sur le pied de guerre, pour récupérer ce patrimoine et nous luttons contre la Commune de Chérif Lô.
Donc vous estimez que ces terres appartiennent à Cheikh Bou Mouhamed Kounta ?
C’est attesté. C’est depuis 1902 que le gouverneur avait accordé ce site à notre grand-père pour exploitation agricole. Ce site avait également abrité ses disciples qui venaient du Mali pour faire des activités agricoles. En 1986 le Khalife général Cheikh Sidy Yakhya Kounta a pu faire les premiers lotissements du terrain. Il a eu une autorisation du cadastre pour procéder à la délimitation du site qui fait plus de 1898 ha, avec les services du cadastre et l’apport d’un géomètre qui appartiennent à la famille du Cheikh.
Ces terres appartiennent donc légalement à la famille Kounta ?
Elles appartiennent légalement à la famille de Ndiassane. Il y a des actes administratifs qui attestent bel et bien que c’est l’héritage de la famille de Cheikh Bou Mouhamed Kounta.
Vous parliez de spoliation de terres, qu’est-ce qui se passe en réalité ?
Il y a eu une mésaventure lors du khalifat de El Hadji Mouhamed Kounta aux environs de 1998. Il y a eu un prétendu protocole d’accord qui liait le marabout au maire de Chérif Lô. C’est ce dernier qui dit avoir l’autorisation du Khalife, en présence de son fils aîné qui est le professeur Mouhamed Kounta que nous respectons beaucoup, qui a donc demandé l’aide de la commune pour le lotissement d’une bonne partie du terrain qu’il veut léguer à ses disciples et aux disciples de son grand-père, pour parer à toute éventualité parce qu’ignorant ce que l’avenir nous réserve. Donc c’est pour sécuriser ses disciples pour que demain on ne puisse pas les déloger de ces terres. C’est sur autorisation du Khalife. Donc il y aurait un protocole d’accord, que nous n’avons pas encore vu, qui a été établi et signé, entre le maire, le Khalife ou son fils pour délimiter une partie qu’il fallait léguer aux disciples du Cheikh. Mais, après il y a eu un conflit, précisément en 2021 avec la mairie. Le Khalife qui a succédé, Cheikh Al Khalifa Bécaye-Bécaye, a voulu procéder à la pose de la première pierre de la cité religieuse ; parce que Thiaoune Kounta était une extension de Ndiassane et le Khalife l’avait réservé pour que demain on puisse étendre la cité. Le Khalife a donc voulu construire la cité avec une grande université pour lui donner un rayonnement international. Le Khalife est venu avec les membres de la famille pour poser la première pierre. Malheureusement nous avons trouvé sur place des jeunes armés qui étaient avec le maire de la commune de Chérif Lô et qui sont venus pour s’y opposer disant que le site appartenait à la commune. Après de multiples conciliabules, l’autorité administrative a pris la décision d’arrêter toutes les constructions qui étaient entamées ; les services de la Direction de la surveillance et du contrôle de l’occupation du sol (Dscos) étaient venus pour enlever le bornage et les travaux qui avaient démarré avec l’accord du maire qui a eu à signer avec des promoteurs. Il avait commencé à vendre à des promoteurs. Ensuite des négociations ont été reprises sous l’autorité du nouveau Khalife avec le porte-parole pour arriver à un accord pour mettre un terme à ce conflit. Mais jusqu’à présent il n’y a pas eu une avancée significative. Le maire se prévaut d’une autorisation émanant du ministre Abdoulaye Saydou Sow, en 2022, qui lui donne l’autorisation de morceler une partie du terrain qui appartient à la famille, ce qui fait que le conflit perdure. Et nous contestons cet acte du ministre qui sera attaqué en justice, dès le mois de juillet, pour son annulation et les autres actes posés par la suite par le maire sur la base de cette autorisation.
Aujourd’hui qu’est-ce que vous attendez de l’Etat du Sénégal, par rapport à cette affaire ?
Nous avons adressé deux correspondances au président de la République. Il faut dire qu’avant même le changement de régime, l’ancien président de la République avait connu de ce dossier. Il avait donné des instructions fermes à l’époque au gouverneur de la région de Thiès, au préfet et au sous-préfet. Et le gouverneur s’était même déplacé pour venir donner des garanties au marabout et lui dire que le site sera sécurisé et la restitution entière et globale sera faite. Après le changement de régime, il y a eu un moment où le chef de l’Etat a donné des instructions pour arrêter tous les travaux de morcellement sur différents sites. On aurait appris que le maire est en train de faire son va-tout pour reprendre les travaux de bornage. Quand nous avons eu vent de ça, nous avons décidé d’attaquer cette décision pour sécuriser. Donc nous avons écrit à l’autorité, le président de la République, deux correspondances signées par le marabout, le Khalife général actuel pour lui demander d’intervenir pour sécuriser le foncier et patrimoine de la famille, en ce qui concerne Saint Louis Thiaoune, Mont Rolland etc., mais il n’a pas encore réagi. Maintenant nous attendons la réaction du chef de l’Etat. Mais étant entendu qu’il y a des menaces en l’air, pour la poursuite des travaux de bornage au niveau du site de Thiaoune Kounta, nous attaquons en justice. Nous avons déjà pris un avocat qui est en train de préparer la procédure. Nous allons installer l’Etat dans la cause puisqu’il y va de la responsabilité de l’Etat et donc l’agent judiciaire sera appelé à répondre devant la justice ; parce que la Dscos avait entamé un travail important. Maintenant si le maire a eu l’audace de poursuivre les travaux de bornage et de morcellement, c’est qu’il y a anguille sous roche quelque part.
Alassane DRAME












