La prière de la Tabaski a été une occasion pour l’imam Tafsir Babacar Ndiour de poser un diagnostic sans complaisance de la situation du pays. Après un large tour d’horizon sur la corruption, il a rappelé que les institutions du pays ne doivent être un terrain de jeu, ni être contrôlées par une seule personne ou soumises à ses désirs. S’agissant du débat sur la dette, il précise que c’est pour amuser la galerie. Ce qui lui fait dire que ces débats futiles doivent cesser pour céder la place au travail.
Dans son sermon durant la prière de Tabaski à la grande mosquée Moussanté de Thiès, l'imam ratib Tafsir Babacar Ndiour a passé en revue la corruption sous toutes ses formes. «Qu'il s'agisse de faveurs financières présentées comme des cadeaux, de somptueux banquets, ou de l'entremise de femmes pour séduire et créer des affinités dans le but unique de servir des intérêts personnels ; de l'abus de pouvoir et de position pour priver les gens de leurs droits ; ou bien de l'usage du trafic d'influence pour réclamer ce qui ne vous revient pas ; ou encore de créer des complications inutiles pour extorquer de l'argent aux gens. Les méthodes frauduleuses sont nombreuses. Mais, quelle que soit la manière dont vous le faites, sachez que cet acte est strictement illicite», fait d’emblée remarquer l’imam Ndiour qui rappelle que les croyants doivent craindre et renoncer aux gains usuraires. «Il n’est pas interdit au musulman d’acquérir de la richesse mais il ne doit pas l’avoir par le vol ou la corruption», dit-il, avant de s’empresser d’ajouter : «on ne doit pas non plus penser que quiconque est riche l'est devenu par la corruption, le vol ou par d'autres moyens illicites. Rien n'empêche le musulman d'amasser beaucoup de richesses tant qu'il ne les acquiert que par la voie licite et qu'il ne les fait croître que par les moyens légaux», précise Tafsir Babacar Ndiour. Revenant sur les différentes formes de corruption, il cite les «dessous-de-table», ce qui est appelé «le prix de la cola», les «pots de vin». Il en veut pour preuve les marchés de gré à gré souvent attribués dans des conditions opaques. En tout état de cause, l’imam Ndiour rappelle que Dieu a maudit le corrupteur et le corrompu.
«Les institutions ne doivent pas être un terrain de jeu…»
L’imam ratib Tafsir Babacar Ndiour a aussi partagé la peine de ses concitoyens frappés par la précarité alors que, regrette-t-il, le train de vie de l’Etat reste encore dispendieux. «La pauvreté s’accentue, mais le train de vie des dirigeants n’a pas changé. Ils vivent dans le luxe, en plus de faire montre de mépris, d’injures et de manque de respect notoire envers le peuple. Ils ne méritent même pas de recevoir un salaire. Encore moins l’achat de véhicules à plusieurs millions de francs à l’Assemblée nationale. Une Assemblée si confuse ! La pire de toute- jusqu’ici – de l’histoire du Sénégal. Une Assemblée de partisanerie. Quand on va à l’Assemblée nationale, on est député du peuple et non d’un parti ou d’un homme», charge l’imam Ndiour, qui martèle dans la foulée : «comment un individu peut-il deventir président de l’Assemblée nationale sans être d’abord député ?», s’interroge Imam Ndiour. «Quand on n’a pas d’institutions fortes, peu importe la quantité d’argent, tout s'effondre. Si vous avez beaucoup d’argent mais que les institutions ne fonctionnent pas, rien ne marchera. À l’inverse, même avec peu de moyens, des institutions solides vous mèneront loin. C’est pourquoi les institutions ne doivent pas être un terrain de jeu, ni être contrôlées par une seule personne ou soumises à ses désirs», indique l’imam ratib de la grande mosquée de Moussanté.
«Pendant que certains se la coulent douce, on refuse de payer les bourses des étudiants»
Très critique à l’endroit des autorités, il relève en outre que pendant que certains coulent des jours doux, les bourses ne sont pas payées aux étudiants, généralement issus de milieux modestes ou défavorisés, jusqu’à en tuer un, dit-il, dans une répression inouïe, mais assumée. «Ce qui est très grave. Il faut que nous revenions à la raison. Ce pays nous appartient à tous, et nous devons le gérer ensemble avec sagesse», recommandé Imam Ndiour.
«L’Ofnac et la Cour des comptes appelés à auditer le train de vie de l’Etat»
Revenant sur le train de vie de l’Etat jugé dispendieux, l’imam estime que l’Ofnac (Office national de lutte contre la fraude et la corruption) et la Cour des comptes devraient auditer le train de vie de l’État. «Même au sein de l’État, ils savent bien que ce train de vie est excessif. Combien de chargés de mission sont nommés ? Où les envoie-t-on, et pour quelles missions ? Un chargé de mission qui n'a ni bureau, ni lieu fixe pour siéger, qu’est-ce qu’il va accomplir là où on l’envoie ? Combien sont-ils payés ? Si on réduisait leurs allocations, ne serait-ce que de moitié, cela ne les empêcherait pas de vivre convenablement», souligne l’imam, persuadé que la reddition des comptes est une excellente chose. Seulement, il précise que cela ne doit pas se faire de manière sélective. «Après deux ans de service, chacun devrait savoir ce qu’il a accompli et comment les ressources ont été gérées. Pourtant, après deux années difficiles, on évite la reddition des comptes pour fouiller ce que faisaient les gens il y a 30 ou 40 ans, tout en laissant ceux qui gèrent aujourd’hui nos deniers agir à leur guise. C’est sur ce point que la reddition des comptes est attendue», explique l’imam qui déplore aussi le fait que certains refusent de se soumettre à la déclaration de patrimoine. Non sans déplorer la politique politicienne qui occupe le pays du matin au soir et n’apporte rien au développement du pays.
«Construire l’histoire autour de sa personne pour exister»
En effet, l’imam est persuadé que des paroles non suivies d’actes ne mènent à rien. «Elles ne produisent que du vide. Chacun utilise la stratégie de Shéhérazade, qui consiste à vouloir construire l’histoire autour de sa personne pour exister et rester dans les mémoires par des déclarations sensationnelles, mais vides de contenu et non suivies d’actions productives. On passe notre temps à parler. Dès qu'un sujet surgit, tout le monde se met à en débattre. Avant même qu'une solution ne soit trouvée, on passe à un autre sujet. On avance ainsi de sujet en sujet, et ces discussions finissent par occuper l'esprit des gens au point de les empêcher de se concentrer sur l'essentiel. On reste bloqué dans ce cycle, distrait, et on oublie le reste. Et, cela finit par nous rattraper. Puisque tout ce dont on discute ne débouche sur aucune solution, tout cela s'effondre, car la majeure partie repose sur des mensonges et de la manipulation. Et quiconque bâtit sa vie sur le mensonge, Dieu dit de lui qu'il est un menteur», tranche l’imam qui rappelle qu’il est primordial de placer Dieu au centre de nos actions.
«Le débat sur ma dette, c’est pour amuser la galerie et distraire les gens»
Or, à force de parler, dit-il, on oublie ce qui devrait être la priorité absolue : les problèmes économiques, sociaux, l'éducation, la santé, le développement, etc. «Une économie à l’arrêt... On nous parle constamment de la dette. Mais quelle nation n’a pas de dettes dans ce monde ? Le président Abdoulaye Wade a payé des dettes contractées sous Abdou Diouf. Le président Macky Sall a payé des dettes de l’époque d’Abdoulaye Wade. Quand on vous accorde une dette sur 30 ans, il est évident que vous ne serez plus là pour voir son remboursement total. Il n’y a aucun pays sans dette. Les États-Unis ont un taux d’endettement de 120%. Ils vivent au-dessus de leurs moyens, mais vous n'entendrez aucun Américain passer son temps à se plaindre de la dette. La France a plus de 100% de dette. Le Japon est à 237% de dette. On me dira que c’est une dette intérieure. Qu'elle soit intérieure ou extérieure, peu importe : puisqu’il faut la rembourser à l'échéance. Le monde entier vit ainsi. Pourtant, vous n'entendrez aucun de leurs citoyens passer son temps à en parler. Tout cela n'est fait que pour amuser la galerie et distraire les gens afin qu'ils ne se concentrent sur rien d'autre. Ces débats futiles doivent cesser pour que nous puissions enfin nous mettre au travail», fait remarquer Tafsir Babacar Ndiour.
M. CISS












