Face à une Assemblée nationale où les débats s’annonçaient particulièrement tendus, le Premier ministre Ahmadou Al Aminou Lô a choisi la franchise. Dette à 132 % du PIB, déficit massif, arriérés de l’État, croissance hors hydrocarbures limitée, coût prohibitif du financement, traitement de la dette, accord avec le FMI, souveraineté énergétique, pouvoir d’achat, emploi, logement, protection sociale. Pendant plusieurs heures, le chef du gouvernement a dressé un état des lieux sans fard du Sénégal et exposé sa feuille de route. Avec une promesse : maintenir le cap de « Sénégal 2050 », mais changer la méthode.
C’est sur la situation financière du pays que le Premier ministre a insisté : la dette du secteur public consolidée s’établit à environ 132 % du PIB, pour un encours de plus de 23.500 milliards de francs CFA. Le déficit réévalué atteint 13,7 % du PIB, tandis que la croissance hors hydrocarbures n’a été que de 2,2 % en 2025.
Pour Ahmadou Al Aminou Lô, la combinaison de ces indicateurs est préoccupante. «Quand vous avez ce taux de croissance et que votre taux de natalité est à 3 %, vous vous appauvrissez. Nous nous sommes appauvris en 2025 et nous allons encore nous appauvrir en 2026». La formule traduit, selon lui, l’urgence d’une reprise économique capable de dépasser la seule croissance statistique pour améliorer réellement le niveau de vie des populations.
Le Premier ministre révèle que «beaucoup de projets ont été arrêtés». Une conséquence directe, selon lui, des contraintes financières qui pèsent sur l’État et qui ont entraîné le report de plusieurs investissements publics sociaux et productifs. Derrière les projets différés se trouvent, insiste-t-il, les arriérés de paiement, les difficultés des PME-PMI et les tensions sur l’emploi.
«Sul bu kii sulli bu kii», la fin d’une fuite en avant
Pour décrire la gestion des échéances de dette, le Premier ministre a utilisé une expression populaire particulièrement imagée, « sul bu kii sulli bu kii ». Autrement dit, emprunter pour rembourser d’autres emprunts. Selon Ahmadou Al Aminou Lô, cette stratégie a atteint ses limites et contribue à détériorer davantage la signature financière du Sénégal. «Ce qui est clair, c’est que, quand vous le faites, plus personne ne vous fait confiance. Et on l’a vu sur les marchés. Nos titres publics, les obligations qu’on avait sur le marché international, s’ils coûtaient 100, ils se vendent aujourd’hui à 50. Voilà la réalité de ce pays.»
Le constat est encore plus inquiétant lorsqu’il évoque le marché secondaire. «Il y a des chiffres que je n’ose pas dire. Aujourd’hui, si on repartait pour nous endetter sur deux ans, le marché secondaire nous coûte 60 % de taux d’intérêt. Je n’ai pas dit 6 %». Et de lâcher une autre formule choc, «on ne vaut plus rien sur le marché international». Et les agences de notation n’arrangent pas les choses : «elles nous ont amenés au 5e sous-sol. C’est cela, l’ajustement. On y est». Dans ce contexte, le traitement de la dette n’est donc plus présenté comme une option politique, mais comme une nécessité économique.
« Ce n’est pas une restructuration, c’est du reprofilage »
Le Premier ministre a tenu à faire une distinction qu’il considère fondamentale entre restructuration et reprofilage. «Ce n’est pas une restructuration, c’est du reprofilage», tranche-t-il. L’objectif consiste à allonger les maturités et à renégocier les intérêts afin d’adapter le service de la dette aux capacités financières réelles du pays.
Le gouvernement entend s’appuyer sur ses partenaires financiers internationaux, notamment le FMI, la Banque mondiale et les autres institutions multilatérales. Mais Ahmadou Al Aminou Lô veut également rassurer sur le coût social de l’opération. « Nous avons veillé à ce que cela n’ait aucun impact susceptible sur l’économie nationale et sur la population, notamment sa composante la plus vulnérable. »
Le Fmi, « ce n’est pas une obligation »
Sur le dossier du Fonds monétaire international, Ahmadou Al Aminou Lô s’est employé à déconstruire ce qu’il considère comme une mauvaise perception de l’institution. « Ce n’est pas une obligation », affirme-t-il à propos de la conclusion d’un programme avec le Fmi. Mais, dans le même temps, il reconnaît que l’absence d’un accord avec l’institution internationale aurait des conséquences importantes sur la crédibilité et la visibilité financières du Sénégal.
1956 milliards d’arriérés : les entreprises attendent
Dans ce tableau financier tendu, un autre chiffre retient l’attention : 1956 milliards de francs Cfa d’arriérés de paiement dus au secteur privé, montant évalué à fin mars 2025. Selon le Premier ministre, 5425 dossiers sont recensés. « Il fallait trouver un programme pour payer ces arriérés », explique-t-il. L’enjeu est considérable. Derrière ces milliards se trouvent des entreprises qui attendent des paiements, des emplois fragilisés, des investissements suspendus et une activité économique pénalisée par le manque de liquidités. L’apurement des arriérés apparaît donc comme l’une des priorités immédiates du gouvernement.
GTA, « il faut qu’on nous vende le Gnl au prix de sortie du gisement »
Ahmadou Al Aminou Lô ne cache pas son agacement concernant l’approvisionnement du Sénégal en gaz naturel liquéfié issu du projet Grand Tortue Ahmeyim. Pour lui, Dakar et Nouakchott doivent parler d’une seule voix avec BP. « Oui, nous devons avec la Mauritanie discuter avec BP. Il est inadmissible que notre Gnl quitte ici pour aller en Europe ou ailleurs et qu’on nous le revende au prix des marchés. Non ! Les textes sont clairs. »
Le chef du gouvernement réclame un approvisionnement direct de la Senelec. « Il faut qu’on nous vende le GNL au prix de sortie du gisement de GTA. Et qu’un bateau quitte Saint-Louis pour Dakar et vienne approvisionner la Senelec. C’est aussi réduire les coûts de production et, par ricochet, alléger la facture énergétique. On va avoir mécaniquement une baisse du prix de l’électricité ». Mais les discussions avec BP achoppent, selon lui, sur l’interprétation des textes. « On nous fait courir depuis lors dans du juridisme. Mais trop, c’est trop. »
Et le Premier ministre de réaffirmer sa lecture des accords, « Ils nous disent c’est du gaz mais ce n’est pas du GNL. Non ! Quand vous lisez à la fois l’accord inter-États et le CPP, il est clair que nous avons droit à du Gnl. Et c’est ça la souveraineté ». Sa phrase la plus forte sur le sujet restera toutefois celle-ci. « Tant que ce bateau qui est au large est là, nous n’avons pas de souveraineté énergétique ». Le bateau auquel il fait référence symbolise, selon lui, la dépendance du Sénégal à des solutions temporaires de production électrique. « Le jour où vous ne le verrez plus là-bas, je ne dis pas qu’on l’a chassé, hein. Mais le jour où il sera reparti, ce jour-là, ça veut dire que notre souveraineté énergétique est en marche. »
Le second pont de Ziguinchor, « tout est fin prêt, waye xaalis amul »
La situation financière de l’État a également été illustrée par un projet emblématique : le second pont de Ziguinchor. Interpellé sur les lenteurs, Ahmadou Al Aminou Lô ne cherche pas de faux-fuyant. «Tout est fin prêt, mais nous n’avons pas d’argent». Le gouvernement promet néanmoins de démarrer les travaux dès 2027. Une réponse qui intervient alors qu’une mobilisation citoyenne est annoncée à Ziguinchor pour dénoncer les lenteurs liées au chantier du pont Émile Badiane et l’état de cette infrastructure stratégique pour la Casamance.
Fatou DIOP













