Grenades lacrymogènes dans les pavillons, étudiants violentés, étudiantes asphyxiées dans leurs chambres, enfants évacués aux abords du campus. À l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar, la colère étudiante a rencontré la force publique dans une spirale de violence qui interroge profondément la gouvernance universitaire et la gestion des crises sociales.
L’Université Cheikh Anta Diop de Dakar, symbole du savoir, de la pensée critique et de l’élite intellectuelle sénégalaise, a basculé ce lundi dans une scène de chaos rarement observée à ce niveau. Dès les premières heures de la matinée, les Forces de défense et de sécurité (Fds) ont pénétré à l’intérieur du campus social pour faire face à un mouvement de protestation déclenché par la fermeture des restaurants universitaires.
Très vite, la situation a dégénéré. Des grenades lacrymogènes ont été tirées jusque dans les pavillons, transformant les cités universitaires en zones suffocantes. Des étudiants ont été interpellés dans des conditions brutales. Plusieurs étudiantes, surprises par les gaz dans leurs chambres, ont été victimes de malaises et d’asphyxies.
Gaz dans les chambres, panique généralisée
Sur place, c’est comme à Gaza. Des étudiantes allongées à même le sol, incapables de se relever, suffoquant sous l’effet des gaz lacrymogènes. Dans une autre séquence devenue virale, un étudiant presque inconscient, étendu au sol, recevait les premiers soins de la Croix-Rouge dans une atmosphère de panique totale. Une rumeur annonçant la mort d’un étudiant s’est rapidement répandue, ajoutant à la confusion. Selon les informations disponibles, l’étudiant n’a pas succombé, mais il a été grièvement blessé après avoir été touché à la main par une grenade lacrymogène, perdant plusieurs doigts. Pris en charge par le service médical du Coud, il a finalement repris connaissance, mais son état a profondément marqué la communauté universitaire.
Un campus assiégé, des étudiants retranchés
Face à l’intensité des tirs de gaz, de nombreux étudiants ont été contraints de se barricader dans leurs chambres pour échapper aux effets suffocants. D’autres, dans un geste de désespoir et de défi, sont montés sur les toits des pavillons, lançant des pierres en direction des forces de l’ordre. La riposte ne s’est pas fait attendre : de nouveaux tirs de gaz ont été effectués pour disperser les attroupements. La vie universitaire a été totalement paralysée. Cours suspendus, déplacements impossibles, climat de peur permanent, l’Ucad s’est retrouvée coupée du monde, prisonnière d’un face-à-face tendu entre étudiants et forces de sécurité.
La violence déborde du campus, enfants évacués à la cite Aline Sitoé Diatta
Fait particulièrement alarmant, la situation a largement débordé du périmètre universitaire. Aux alentours de la cité Aline Sitoé Diatta, anciennement Claudel, des riverains ont été touchés par les gaz lacrymogènes. Des enfants, exposés aux émanations, ont dû être évacués en urgence, suscitant l’indignation des familles et des habitants du quartier. Ce débordement marque un tournant, la crise universitaire n’est plus confinée à l’espace académique, elle devient une question de sécurité publique et de responsabilité collective.
Restaurants fermés, rappels impayées, la mèche sociale
À l’origine de cette flambée de tensions se trouve une crise persistante, le non-paiement des bourses étudiantes. Une revendication ancienne, récurrente, devenue explosive. Craignant des dégradations et invoquant la sécurité de son personnel, le Centre des œuvres universitaires de Dakar (Coud) avait décidé de fermer les restaurants universitaires, avant d’annoncer leur réouverture à la demande du ministère de l’Enseignement supérieur. Mais cette annonce, loin d’apaiser la situation, n’a pas suffi à calmer la colère. Les étudiants, déjà éprouvés par des conditions de vie difficiles, y ont vu un nouveau signe d’improvisation et de gestion approximative.
Ziguinchor aussi sous tension, une crise nationale
La crise ne se limite pas à Dakar. À Ziguinchor, le Centre régional des œuvres universitaires et sociales (Crous) a décidé de fermer le restaurant universitaire jusqu’à nouvel ordre, après qu’un groupe d’étudiants a forcé l’entrée du réfectoire pour proclamer une «journée sans ticket». Le Crous invoque la protection de son personnel et de ses équipements, tout en appelant les étudiants au sens de la responsabilité. Cette extension géographique de la crise confirme une réalité inquiétante, le malaise est national, profond et structurel.
Baye Modou SARR