SOUVERAINETE ENERGETIQUE ET CRISE PETROLIERE : Le Sénégal absorbe le choc mais tend vers une vérité des prix




 
Si la situation conflictuelle au Moyen-Orient impacte tous les pays, le Sénégal essaie tant bien que mal de gérer les difficultés liées à la crise pétrolière et d’en atténuer les incidences sur les prix du carburant à la pompe et de l’électricité. A ce titre, la politique de souveraineté énergétique de l’Etat en constitue le fondement et les performances de la Société africaine de raffinage (Sar) le levier. Mais la pression constante sur les finances publiques et la flambée exponentielle du prix du baril incitent à terme à une vérité des prix.
 
 
Les performances de la Société africaine de raffinage (Sar) ont atteint en 2025 des niveaux jamais égalés, portées par une augmentation de sa capacité industrielle qui est passée de 600.000 tonnes à sa création en 1961 à 1.500.000 tonnes aujourd’hui, mais aussi par le début du traitement du pétrole brut local issu du champ de Sangomar.
 
La belle embellie de la Sar
 
L'année 2025 a été marquée par des records financiers sans précédent depuis la création de l'entreprise, avec un bénéfice net d’environ 39 milliards de F Cfa, selon les récentes révélations du Directeur général Mamadou Abib Diop, soit une progression de 76% par rapport aux exercices précédents. Au même moment, les capitaux propres ont atteint 136 milliards de F Cfa, renforçant significativement la solidité financière de la structure. Quant au chiffre d'affaires, Il devrait passer de 1000 milliards aujourd’hui à près de 3000 milliards de F Cfa à terme avec les projets d'expansion.
 
Impacts sur les prix du carburant
 
En février 2025, la Sar a traité avec succès les 650.000 premiers barils de brut local reçus du champ Sangomar. Cela a permis de réduire la dépendance aux importations de produits pétroliers finis et de marquer un tournant vers la souveraineté énergétique.
Dans cette même lancée, une Sar performante est considérée comme un outil stratégique pour substituer aux subventions généralisées, qui pèsent sur le budget de l'État, un coût de production local maîtrisé. Et malgré la volatilité du marché mondial, un comité de suivi permet de stabiliser les prix. Une baisse a été enregistrée fin 2025 (super à 920 F Cfa, gasoil à 680 F Cfa).
Sur le plan de la sécurisation de l'approvisionnement, il faut aussi noter qu’en 2024, la Sar a couvert environ 84% des besoins nationaux en produits pétroliers (hors jet et soutes) et assuré 100% des besoins en fuel de la Senelec pour la production d'électricité, limitant le risque de rupture et la spéculation sur les prix.
 
Projet Sar 2.0 : la mise en service de la 2e raffinerie est prévue pour 2029
 
Pour soutenir sa croissance, la société a lancé le projet Sar 2.0, qui prévoit la construction d'une deuxième raffinerie d'ici 2028-2030, de porter la capacité totale à 5 millions de tonnes par an et d’opérer une diversification vers la pétrochimie (production de granulés de plastique, etc.).
Le projet est aujourd’hui en phase préparatoire active. Un protocole d'accord a été signé avec Sedin Engineering (filiale de China National Engineering) pour les études. La construction est prévue pour débuter en 2026 et l'objectif de mise en service est fixé autour de 2029. La nouvelle raffinerie vise une capacité de 4 millions de tonnes par an, portant le total national à plus de 5,5 millions de tonnes pour couvrir 100% des besoins. Le coût du projet est estimé entre 2 et 5 milliards de dollars. Des investisseurs de Chine, de Turquie et de Corée du Sud ont manifesté leur intérêt, avec des discussions sur un modèle de partenariat public-privé (PPP). Un projet stratégique dont l’objectif est la transformation intégrale sur place du pétrole brut sénégalais pour atteindre la souveraineté énergétique.
 
 
Souveraineté énergétique en construction
 
Le maintien des prix à la pompe au Sénégal, malgré l'instabilité internationale et la baisse intervenue en décembre 2024, s'explique principalement par une stratégie de souveraineté énergétique et un mécanisme de régulation étatique. Ce qui repose sur trois leviers principalement.
Il y a d’abord l'effet "Sangomar" (brut local) : Depuis que la Sar traite le pétrole brut extrait du champ de Sangomar, le pays dépend moins des importations de produits finis coûteux. Acheter et raffiner localement réduit les coûts logistiques (fret, assurances) et les frais de change liés au dollar, ce qui permet de stabiliser les prix même quand le marché mondial fluctue.
Il y a ensuite la stabilisation par l'État qui utilise un mécanisme de "lissage". En décembre 2024, une baisse de 40 F Cfa sur le gasoil et de 20 F Cfa sur l'essence a été appliquée. Depuis, l'État ajuste les taxes ou compense les pertes des distributeurs pour éviter que les hausses du baril mondial ne soient immédiatement répercutées sur les ménages.
Il y a enfin l'amélioration des marges de la Sar, qui a dégagé des bénéfices records (39 milliards de F Cfa). Cette solidité financière permet à la raffinerie nationale d'absorber certains chocs de prix à l'achat du brut sans demander une augmentation immédiate des tarifs réglementés.
En résumé, l'État a choisi de privilégier le pouvoir d'achat en utilisant les dividendes de la production locale pour "bloquer" les prix.
 
Brut de Sangomar ou/et brut nigérian ?
 
Le traitement du brut de Sangomar présente des défis réels de rentabilité pour la Sar par rapport au brut nigérian (comme l'Erha ou le Bonny Light), principalement en raison de sa composition et des limites techniques de la raffinerie actuelle.
Le brut de Sangomar est plus riche en fuel (destiné prioritairement à la Senelec) qu'en produits "blancs" comme l'essence ou le gasoil. Or, le fuel génère très peu de marge, contrairement aux carburants routiers qui sont plus rentables pour la Sar.
Il faut aussi dire que la Sar achète le pétrole de Sangomar au prix du marché international sans bénéficier de décote préférentielle liée à l'origine locale. Dans certains cas, le Directeur général de la Sar a reconnu qu'il était "plus rentable d'importer du brut nigérian que d'acheter localement".
 
Leviers pour maintenir les prix stables
 
Il n'y a pas vraiment de magie, mais plutôt une ingénierie financière et politique assez complexe. Si la Sar perd un peu d'argent en traitant un brut local moins rentable, l'État intervient pour que le citoyen ne le sente pas.
Le Fonds de sécurisation des importations (Fsi) est le principal "amortisseur". L'État utilise cette caisse pour compenser l'écart entre le prix réel du marché (ce que la Sar paie) et le prix fixé à la pompe. Si le coût de revient est trop haut, l'État renonce à certaines taxes ou paie la différence aux pétroliers.
Même si le gouvernement a réduit les subventions énergétiques sous la pression du Fmi, il conserve une marge de manœuvre. En 2025, une partie des revenus directs de l'État issus de la vente du pétrole de Sangomar (via Petrosen) est réinjectée pour stabiliser le secteur de l'énergie. On prend dans la poche "production" pour boucher le trou de la poche "consommation".
Pour limiter la casse financière, la Sar ne traite pas que du Sangomar. En mélangeant le brut local avec du brut nigérian plus "performant", elle optimise le rendement en essence et gasoil. Cela permet de diluer le surcoût technique du pétrole local dans une masse globale plus équilibrée.
C'est donc un choix politique clair. L'État accepte de réduire ses propres recettes fiscales sur le pétrole pour éviter une inflation qui serait socialement insupportable.
 
Un modèle jugé intenable sur le long terme par le Fmi
 
Selon les analyses du Fmi et les réalités économiques actuelles, ce modèle est jugé difficilement tenable sur le long terme sans réformes majeures. En effet, le Fmi demande régulièrement au Sénégal de supprimer les subventions à l'énergie (électricité et carburant). Même si la production locale aide, l'État continue de perdre des recettes fiscales importantes pour bloquer les prix. Le Fmi préfère que l'argent soit investi dans les infrastructures plutôt que dans le maintien artificiel des prix.
D’autre part, pour que ce système devienne naturellement viable (sans aide de l'État), la Sar doit impérativement réussir sa mutation technique. Tant que la raffinerie actuelle "gâche" une partie du brut de Sangomar en produisant trop de fuel peu rentable, le système restera sous perfusion.
Considérant que le pétrole (même local) se négocie en dollars, si le cours du dollar s'envole face au franc Cfa, le coût de revient explose, rendant la compensation par l'État de plus en plus lourde pour le budget national.
Aussi, pour sortir de cette impasse, l'État mise sur une transition vers le "Gas-to-Power" (utiliser le gaz local pour l'électricité) afin de libérer les bénéfices du pétrole pour d'autres secteurs, tout en espérant que la Sar 2.0 équilibre enfin les comptes d'ici 2028-2030.
 
Risque de "vérité des prix"
 
Le maintien actuel à 920 F Cfa (essence) et 680 F Cfa (gasoil) en vigueur depuis la- baisse de décembre 2025, devient un défi quotidien face à un baril instable. Le gouvernement a prévenu qu'un "discours de vérité" pourrait être nécessaire, avec une hausse probable si le calme ne revient pas sur les marchés mondiaux, afin de ne pas compromettre les finances publiques. Et au vu de la situation au Moyen-Orient où Américains, Israéliens, d’une part,  et Iraniens d’autre part, sont sur le fil du rasoir d’une reprise des hostilités, le risque d’une hausse des prix se profile à court terme.
Pour dire finalement que la flambée du brut transforme une opportunité de production en un défi budgétaire majeur, car le Sénégal consomme encore plus qu'il ne profite de ses ventes.
 
Possible hausse imminente des prix en mai
 
Bien que les prix fixés en décembre 2025 soient toujours officiellement en vigueur, la pression internationale change la donne. Si le supercarburant reste à 920 F Cfa/litre et le gasoil à 680 F Cfa/litre, selon les derniers barèmes officiels, le ministre de l'Intérieur a récemment averti d'une "possible révision des tarifs" imminente, invoquant une conjoncture mondiale "asphyxiante" liée notamment aux tensions au Moyen-Orient. Ainsi, Le baril de Brent a atteint environ 115 dollars, alors que le budget 2026 du Sénégal reposait sur une hypothèse de 62 dollars. Ce décalage rend les subventions actuelles difficiles à soutenir pour l'État.
En perspective du trimestre prochain, la Commission de régulation du secteur de l'énergie (Crse) doit statuer prochainement sur l'évolution de la structure des prix pour refléter les coûts d'importation réels. Également, avec un endettement élevé et des besoins de financement importants pour 2026, le gouvernement pourrait être contraint de réduire la part des subventions sur chaque litre vendu à la pompe.
Une déclaration officielle du ministère de l'Énergie est attendue "dans les prochains jours" pour préciser si les tarifs bougeront dès le mois de mai.
 
Le pari du "Gas-to-Power"
 
La véritable bouée de sauvetage pour 2026-2027 reste la valorisation du gaz. En remplaçant le fuel coûteux par du gaz local pour produire l'électricité (Senelec), l'État espère réduire mécaniquement la facture énergétique nationale et alléger la pression sur la Sar.
Sa mise en œuvre repose sur l’existence de grandes centrales électriques opérationnelles ou en finition. Il s’agit de la Centrale de Malicounda (120 MW) : Déjà opérationnelle, elle a été conçue pour fonctionner au fioul lourd puis être convertie au gaz dès que celui-ci sera disponible sur le réseau national. De la Centrale West African Energy (Cap des Biches) : Avec une capacité de 366 MW, c'est la plus grande centrale à cycle combiné du pays. Elle est prête à injecter environ 25% de l'énergie du réseau national en utilisant le gaz comme combustible principal. Enfin de la Centrale de Saint-Louis (Ndar Energies) : Un projet de 250 MW est en cours de développement à Saint-Louis pour exploiter directement la proximité avec le gisement GTA.
Le gaz proviendra essentiellement de deux sources identifiées. Du Projet Grand Tortue Ahmeyim (GTA) : situé à la frontière mauritanienne, il est la source principale attendue pour le Gas-to-Power. Après plusieurs retards, la production commerciale a débuté, et le gaz destiné au marché domestique doit progressivement remplacer le GNL importé utilisé en phase transitoire. De Yakaar-Teranga : Ce gisement, situé entièrement dans les eaux sénégalaises, est désormais sanctuarisé pour le marché local afin d'assurer l'autonomie énergétique totale du pays à l'horizon 2029.
 
Mansour KANE
 
 
 
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