De passage à Paris, l’écrivain et essayiste sénégalais Felwine Sarr a accordé un long entretien à France Inter à l’occasion de la sortie de son ouvrage « La Fabrique du présent ». Interrogé sur la crise politique née de la rupture entre Ousmane Sonko et Bassirou Diomaye Faye, mais aussi sur les tensions autour de la démocratie et de la question de l’homosexualité au Sénégal, l’intellectuel sénégalais a livré une réflexion dense sur les limites des modèles institutionnels hérités de la colonisation et sur les fractures profondes traversant aujourd’hui la société sénégalaise.
De passage en France avant de rejoindre Dakar, Felwine Sarr a profité de son invitation au Grand entretien de France Inter pour revenir longuement sur la situation politique explosive que traverse actuellement le Sénégal.
Face aux interrogations sur la rupture désormais consommée entre Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko, l’intellectuel sénégalais a livré une analyse à la fois prudente et profondément critique du fonctionnement des institutions sénégalaises.
« Le tandem Sonko-Diomaye a montré ses limites »
Interrogé sur la crise politique née du limogeage d’Ousmane Sonko de la Primature et sur la confusion qui secoue actuellement le sommet de l’État sénégalais, Felwine Sarr reconnaît d’abord la profondeur de la déception ressentie par une partie des Sénégalais. « Nous avons eu un duo qu’on souhaitait voir fonctionner en tandem et qui a montré ses limites », constate-t-il.
L’écrivain rappelle implicitement que l’arrivée au pouvoir de Bassirou Diomaye Faye en 2024 s’était largement construite autour de la popularité et du leadership politique de Sonko. « On a espéré qu’ils inaugurent une forme inédite de gouvernance », explique-t-il. Mais, dit-il, cette expérience politique aurait finalement buté sur les réalités institutionnelles classiques du pouvoir. « Les logiques institutionnelles du pouvoir ont pris le pas », analyse-t-il.
Dans cette phrase, Felwine Sarr semble pointer l’impossibilité pour le Sénégal de faire fonctionner durablement une architecture politique fondée sur un partage informel du pouvoir entre deux figures fortes du même camp.
Sans sombrer dans la polémique partisane, l’essayiste considère que cette crise révèle surtout les limites des structures institutionnelles héritées de l’histoire coloniale et postcoloniale.
« Cela m’inspire la nécessité de repenser les formes institutionnelles dans nos espaces et de les réinventer », affirme-t-il.
« Les formes du politique doivent être réinventées »
Felwine Sarr insiste cependant sur un point : sa réflexion ne constitue pas une remise en cause de la démocratie elle-même. « Je suis profondément pour la démocratie », précise-t-il. Mais pour lui, les formes institutionnelles importées d’Europe après les indépendances ne doivent pas être considérées comme immuables. « Les formes du politique ne sont jamais figées », explique-t-il, indiquant qu’à chaque époque, il faut les remettre en chantier.
L’intellectuel sénégalais estime que les sociétés africaines doivent pouvoir imaginer des mécanismes politiques davantage enracinés dans leurs propres histoires et cultures institutionnelles. « Les nations africaines ont des cultures institutionnelles anciennes, plurielles et diverses », rappelle-t-il.
Il évoque notamment les traditions de palabre, de concertation communautaire et de délibération collective comme des ressources pouvant nourrir une démocratie plus adaptée aux réalités africaines.
Selon lui, la décolonisation politique reste inachevée tant que les sociétés africaines continuent de fonctionner exclusivement à travers des modèles institutionnels hérités de l’ancien colonisateur. « Lorsque le colon est parti, il a laissé ses formes institutionnelles, sa langue, ses savoirs, ses formes économiques », souligne-t-il.
Pour Felwine Sarr, beaucoup d’États africains ont ensuite tenté de s’insérer dans ces structures sans toujours interroger leur adéquation avec leurs propres dynamiques sociales. « La décolonialité, c’est reprendre le chemin de l’imagination », affirme-t-il.
Une démocratie sénégalaise fragilisée
Même s’il refuse les discours catastrophistes, Felwine Sarr reconnaît que le Sénégal traverse une période de fortes turbulences démocratiques.
Il évoque notamment les « soubresauts de la vie sociale et politique » que connaît actuellement le pays après plusieurs années de tensions, de manifestations et de crises autour de la succession politique. « Nous avons eu trois années difficiles », rappelle-t-il. L’intellectuel considère néanmoins que le Sénégal a réussi jusqu’ici à éviter le pire. « Nous nous en sommes sortis de manière admirable », estime-t-il.
Mais derrière cette relative résilience démocratique, il voit apparaître des fragilités profondes liées aux transformations du pouvoir, aux attentes immenses de la jeunesse et aux contradictions du système politique sénégalais.
La rupture entre Sonko et Diomaye apparaît alors, dans son analyse, comme le symptôme d’un problème plus large : l’incapacité des institutions actuelles à absorber certaines mutations politiques majeures.
Homosexualité : Felwine Sarr refuse « les conflits de civilisation »
L’un des moments les plus sensibles de l’entretien concerne la question de l’homosexualité au Sénégal, dans un contexte marqué par les débats sur une possible criminalisation renforcée et par les déclarations d’Ousmane Sonko dénonçant une prétendue « tyrannie des valeurs occidentales ».
Sur ce sujet explosif, Felwine Sarr adopte une posture particulièrement nuancée. Plutôt que de s’inscrire dans une logique de confrontation morale ou idéologique, il appelle à une approche plus analytique et plus profonde des tensions traversant la société sénégalaise. « Il faut tenter de comprendre où cela se niche », explique-t-il.
Selon lui, les réactions extrêmement hostiles observées dans certaines parties de la société sénégalaise ne peuvent être réduites à une simple opposition entre progressisme et conservatisme. « Qu’est-ce que cela dit du corps social ? », interroge-t-il.
L’essayiste estime que les anthropologues, philosophes et sociologues doivent travailler à comprendre les racines historiques, culturelles et psychologiques de ces crispations. « Le problème est plus complexe qu’on ne le dit souvent », insiste-t-il.
Felwine Sarr critique surtout les approches qu’il juge trop binaires et parfois contre-productives. « Il ne faut pas être dans un conflit de civilisation du type : ‘nous avons les Lumières, vous ne les avez pas’ », avertit-il.
Selon lui, une partie de l’opinion sénégalaise perçoit certaines prises de position venues d’Occident ou de la diaspora comme des tentatives d’imposer des valeurs étrangères aux réalités locales. « Le dialogue devient impossible lorsqu’on entre dans cette logique », regrette-t-il.
L’intellectuel reconnaît d’ailleurs lui-même choisir parfois le silence sur certaines questions lorsqu’il estime que les conditions d’un débat serein ne sont pas réunies.
« J’évite les sauts d’opinion… Je prends le temps de maturer la parole et la pensée », confie-t-il. Une position qu’il revendique comme une exigence intellectuelle autant qu’éthique « Parfois, je m’abstiens de parler parce que je sens que ce n’est pas audible », explique-t-il.
Sidy Djimby NDAO
Correspondant permanent en France