Jadis présentée comme une coopération politique exemplaire entre une formation africaine et la gauche radicale européenne, la relation entre le Pastef d’Ousmane Sonko et La France insoumise traverse une période de fortes turbulences. En cause : le durcissement de la législation sénégalaise contre l’homosexualité, qui provoque un malaise croissant dans les rangs insoumis et alimente désormais les spéculations sur une possible rupture politique entre les deux alliés historiques.
Pendant plusieurs années, les relations entre le Pastef et La France insoumise ont symbolisé l’émergence d’une nouvelle coopération entre certaines forces politiques africaines souverainistes et la gauche radicale européenne. Entre les deux mouvements, les convergences semblaient nombreuses : dénonciation du néocolonialisme, critique des politiques occidentales en Afrique, défense des souverainetés nationales et remise en cause des rapports de domination économique internationaux.
Lorsque le régime de Macky Sall faisait face à une contestation grandissante menée par Ousmane Sonko, les responsables de La France insoumise figuraient parmi les soutiens européens les plus actifs du Pastef. À plusieurs reprises, des élus et cadres proches de Jean-Luc Mélenchon avaient dénoncé ce qu’ils qualifiaient de «répression politique» contre l’opposition sénégalaise, relayant leurs critiques jusque dans les institutions européennes et les médias internationaux.
Au plus fort de la crise politique sénégalaise, plusieurs responsables insoumis avaient publiquement pris fait et cause pour Ousmane Sonko, dénonçant les arrestations, les violences politiques et les restrictions des libertés publiques. Cette solidarité politique avait contribué à rapprocher considérablement les deux formations.
L’arrivée du Pastef au pouvoir avait d’ailleurs renforcé cette proximité. Quelques semaines après l’alternance politique, Jean-Luc Mélenchon s’était rendu à Dakar avec une importante délégation politique. Le déplacement avait été marqué par plusieurs séances de travail et une conférence publique organisée à l’Université Cheikh-Anta-Diop, durant laquelle les deux leaders avaient affiché leur proximité politique devant des centaines d’étudiants et de militants.
À l’époque, cette relation apparaissait presque comme une alliance stratégique durable entre deux mouvements partageant une même lecture critique des rapports Nord-Sud. Mais aujourd’hui, cette entente est sérieusement fragilisée par la question des droits Lgbt.
Manon Aubry, Eurodéputée insoumise, parle de persécution et appelle la France à accorder l’asile…
Le vote d’une loi renforçant la répression de l’homosexualité au Sénégal a provoqué un profond malaise au sein de la gauche française. Plusieurs responsables de La France insoumise considèrent ce texte comme incompatible avec les principes historiques de défense des droits humains portés par leur formation.
La réaction la plus visible est venue de Manon Aubry, Eurodéputée insoumise et présidente de la gauche au Parlement européen, qui a dénoncé publiquement la nouvelle législation sénégalaise dans un message largement relayé sur les réseaux sociaux. «L’homosexualité n’est pas un crime. Au Sénégal, une nouvelle loi homophobe punit désormais de cinq à dix ans de prison les relations homosexuelles. Je veux exprimer mon profond désaccord avec cette persécution et ma solidarité totale avec les personnes victimes de cette homophobie. Tout mon soutien au ressortissant français arrêté. La France doit agir pour sa libération et accorder l’asile aux réfugiés sénégalais qui le demandent», a écrit la députée européenne.
Mais, au-delà de cette prise de position individuelle, les pressions deviennent de plus en plus fortes sur Jean-Luc Mélenchon et son parti. En France, plusieurs acteurs politiques, organisations de défense des droits humains et associations Lgbt interpellent désormais ouvertement les dirigeants insoumis, leur demandant de clarifier leur position vis-à-vis de leurs alliés sénégalais.
Vers une position publique de LFI ?
Selon plusieurs sources proches du mouvement, ces interpellations se sont fortement intensifiées ces derniers jours. Certains militants et élus de gauche reprochent à La France insoumise son silence relatif sur la situation sénégalaise, estimant qu’il devient difficile de maintenir une proximité politique assumée avec un pouvoir accusé de durcir la répression contre les minorités sexuelles.
Dans les cercles militants français, la question commence à devenir politiquement sensible pour les Insoumis. Plusieurs associations de défense des droits humains demandent explicitement à Jean-Luc Mélenchon «de parler à ses amis sénégalais» et d’exiger une prise de distance claire avec cette législation.
Des cadres insoumis reconnaissent en privé que cette affaire pourrait constituer un véritable casus belli entre les deux formations politiques. Certains évoquent même la possibilité d’une réaction officielle de La France insoumise dans les prochains jours afin de marquer une prise de distance avec le Pastef sur les questions sociétales.
Cette crise met surtout en lumière les contradictions profondes entre certaines gauches africaines, souvent conservatrices sur les questions de société, et les gauches européennes progressistes pour lesquelles les droits Lgbt constituent désormais une ligne rouge politique et idéologique.
Au Sénégal, où le rejet de l’homosexualité reste très majoritaire dans l’opinion publique, le pouvoir considère ce sujet comme hautement sensible sur le plan politique et culturel. En France, à l’inverse, toute ambiguïté sur ces questions expose immédiatement les responsables politiques à de fortes critiques dans leur propre camp.
Entre solidarité anti-impérialiste et divergences sociétales, l’axe Pastef–France insoumise semble ainsi confronté à sa plus grave zone de turbulence depuis sa création. Une séquence qui pourrait durablement rebattre les cartes des alliances entre mouvements politiques africains et gauches européennes.
Sidy Djimby NDAO
Correspondant permanent en France