Il est impossible d'écrire l'histoire de Mbaye Guèye sans y voir apparaître Moussa Gningue. Après la disparition samedi dernier du premier Tigre de Fass, le sorcier de Fass a retracé son parcours. Joint au téléphone, Moussa Gningue nous a parlé des œuvres de bienfaisance et de la fin de carrière de Mbaye Guèye coïncidant avec l’arrivée dans l’arène de son jeune-frère Moustapha Guèye. L’accompagnant éternel de Mbaye Guèye est aussi revenu sur les derniers jours du champion de lutte décédé à 75 ans.
Les Echos : Vous avez été au cœur de tous les exploits de l’écurie Fass, pouvez-vous nous raconter la carrière de Mbaye Guèye ?
Moussa Gningue : Mbaye Guèye est né a Fass, y a grandi et y a fait ses armes. On avait une différence d’âge de 6 ans. Etant très jeunes, on était souvent ensemble à Fass Bâtiment. Il habitait Fass Paillote, mais il venait souvent chez nous, parce que c’est seulement la route qui nous séparait. Après, il est parti s’engager dans l’armée. A son retour du service militaire, il accompagnait Falaye Baldé lors de ses combats. Falaye était plus âgé et était son lutteur. C’est quand Falaye Baldé a mis un terme à sa carrière de lutteur que Mbaye Guèye a commencé à lutter dans les ‘’Mbapatt’’. Il avait fini de terrasser les jeunes de sa génération, mais aussi les plus vieux, avant d’entamer sa carrière de lutteur avec frappe. Son premier combat dans l’arène a été organisé à Pikine, ensuite à l’Arène sénégalaise. Pour le soutenir, nous avons mis sur pied une association de ses supporters qui l’accompagnait avec des ‘’assiko’’ (Tam-Tam) lors de ses combats. A un moment de sa carrière, les plus âgés de ses accompagnants avaient raccroché et nous avons pris le flambeau. Nous avons pris la relève, moi Moussa Gningue, Ndongo Guèye, Papa Oumar Ndir, Khalifa Dia et les autres. J’étais le missionnaire qui allait de village en village pour sa protection. J’allais chercher les gris-gris partout. Il a affronté Robert, Sa Ndiambour, Boy Bambara, Moussa Diamé, Ousmane Ngom, Alioune Fall. On peut même dire qu’il avait presque affronté tous les grands lutteurs de l’arène à l’époque. On avait nos propres stratégies. Par exemple, il nous arrivait de ne pas entrer dans le stade par la porte; on escaladait les murs pour entrer. Si mes souvenirs sont bons, Mbaye Guèye n’a pas été terrassé plus de 4 ou 5 fois. Ce sont Robert, Mohamed Aly, Samba Diaw, Boy Bambara et Double Less qui ont été ses tombeurs. Il pu prendre sa revanche sur Double Less. Sur 10 ou 15 combats, Mbaye Guèye n’en perdait qu’un seul. Mbaye Guèye, avant de finir sa carrière de lutteur, a été le président de notre équipe de Navétane (championnat populaire). Il achetait les maillots, les chaussures et tous les équipements de notre èquipe. Parfois, il nous arrivait de ne pas avoir d’argent pour les regroupements et autres frais. Il prenait le versement de ses voitures, il avait des taxis et des cars rapides, pour aider aux finances de l’équipe. Il a été un grand dirigeant de football de «Ndey Dji Rew» (dignitaire lébou). Il a mis un terme définitif à sa carrière de lutteur quand son jeune frère Moustapha Guèye est devenu un lutteur.
Quel a été son apport dans celle de Moustapha Guèye ?
Quand Moustapha Guèye est devenu un lutteur, Mbaye Guèye nous a tous appelés en réunion. Il nous a dit : ‘’vous m’avez accompagné durant toute ma carrière, maintenant que je ne suis plus lutteur, je voudrais que vous accompagniez Moustapha Guèye’’. Il m’a dit : ‘’Moussa Gningue je m’adresse particulièrement à toi’’. Sa mère aussi m’a demandé de prendre les parts qu’elle et Mbaye Guèye avaient sur Moustapha. Mbaye Guèye était alors devenu le directeur technique, le conseiller, mais aussi allait souvent chercher les protections chez les marabouts. Ils avaient perdu leur père et il s’est érigé en père pour son jeune-frère Moustapha Guèye. On a travaillé encore ensemble durant toute la carrière de Moustapha Guèye. Mbaye Guèye lui a montré le chemin qu’il avait parcouru en tant que lutteur, mais personnellement, j’avais mobilisé tous mes partenaires, marabouts et autres, pour un soutien sans faille à Moustapha. Mbaye Guèye gérait aussi l’aspect technique durant toute la carrière de son frère. Après les entrainements, on emmenait Moustapha combattre a ‘’Lambou Diola’’ pour des séquences spécifiques qu’on voulait tester en cachette. Mbaye Guèye a grandement contribué à la réussite de la carrière de Moustapha Guèye. Mbaye Guèye et moi avons beaucoup investi pour maintenir Fass et Moustapha Guèye au top niveau de la lutte.
Quand il est tombé malade, il a fallu recourir à une demande d’aide. Comment en est-il arrivé à ce stade, vu qu’il était un bienfaiteur ?
Vous savez, ce sont des choses qui peuvent arriver dans une vie. De toute sa vie, Mbaye Guèye a toujours réglé des cas sociaux. Il a réglé des problèmes de beaucoup de gens dans ce pays. Des gens de Pikine, Guédiawaye, Mbour et d’autres localités venaient même passer la nuit chez lui. Même si ça pouvait être difficile, il aidait tout ce monde qui le sollicitait. Après, s’il arrive dans sa vie qu’il tombe malade et qu’on cherche de l’aide pour lui, les gens avaient l’obligation de l’aider, parce qu’il en a fait autant pour certains.
Justement, pourquoi l’arène n’arrive pas à mettre sur pied une mutuelle de santé pour ce genre de situation ?
La lutte ne peut pas avoir de mutuelle de santé. Les lutteurs prennent leur argent après leurs combats et le dépensent à leur guise. Ils peuvent partager avec leurs familles, leurs accompagnants et sympathisants. Les anciens lutteurs ne savaient pas épargner. Ils partageaient leurs cachets avec ceux qui les entouraient, en attendant d’avoir un autre combat. Ils œuvraient beaucoup dans le social.
Comment Mbaye Guèye a-t-il vécu ses derniers jours ?
Pour commencer, Mbaye Guèye était devenu très vieux parce que quand même il avait un âge avancé. Aussi, il était diabétique et sa vision n’était plus la même. Le cumul de tout ça fait que nous avons compris que sa vie n’était plus la même. Il faut dire aussi que Moustapha Guèye, sa famille, nous ses amis et frères, avons pris soin de lui et l’avons soutenu jusqu’à ses dernières heures.
Comment pensez-vous que sera Fass après Mbaye Guèye ?
Ça sera difficile de parler de l’après Mbaye Guèye à Fass. Rien ne sera plus pareil. Néanmoins, nous sommes là. Nous appelons tous les supporters de Fass, de la région du Cap-Vert, de revenir soutenir leur écurie. Il faut que tout le monde revienne. Aujourd’hui, Mbaye Guèye est parti à jamais, mais on peut compter sur des gens comme Katy Diop et les autres dirigeants. Nous prions pour le repos en paix de notre cher Mbaye Guèye.