PROCESSUS DE MISE SUR PIED DE L’EQUIPE NATIONALE, BILAN DE LA CAN, BARRAGE DE COUPE DU MONDE, AVENIR ET SUCCESSION: Mame Moussa Cissé libère le fond de sa pensée



Au lendemain de la qualification de l’équipe nationale féminine de football du Sénégal au tournoi de barrage pour le Mondial 2023, Mame Moussa Cissé, revient pour «Les Echos» sur le parcours des Lionnes à la Coupe d’Afrique des nations, Maroc 2022.  C’est ce lundi, dans la Tanière basée à Casablanca, dans l’ambiance des va-et-vient dans le hall de l’hôtel des Lionnes qu’il s’est exprimé sur l’avenir de ses joueuses qui, selon lui, «peuvent faire mal», d’ici peu. Le technicien, pendant un peu moins d’un quart d’heure, concentré, revient sur le processus qui a construit cette équipe, mais aussi sur celui qui l'a conduit sur le banc des Lionnes. Il assume son parcours, avance ses réussites et affiche son ambition mais voit surtout la gente féminine, à l’avenir, à la tête de cette belle équipe.
 
Les Echos : Coach, félicitations ! Pouvez-vous nous faire le bilan des cinq matchs que vous avez joués durant cette Coupe d'Afrique des nations Maroc 2022 ?
 
Mame Moussa Cissé : Sur le plan comptable, nous avons eu 3 victoires contre L'Ouganda, le Burkina Faso et la Tunisie. Nous avons perdu deux matchs face au Maroc lors de notre troisième match et en quart de finale devant la Zambie. Globalement, c'est un bilan positif. Le match que nous avons perdu contre le Maroc était dans un contexte particulier. Nous avons eu des cas de Covid-19 et ça a impacté quelque part sur le groupe. Puisqu'on était déjà qualifié, j'avais pris sur moi de ne pas faire jouer les joueuses qui avaient des pépins physiques et sanitaires. J'ai aussi sorti toutes nos joueuses cadres qui avaient pris des cartons jaunes pour ne pas qu'elles en prennent d'autres, ce qui pourrait pénaliser en quart de finale. Nous avons fait tourner l'équipe, on a fait jouer presque l'ensemble de cette équipe. Sur les 26 joueuses que nous avons emmenées, il n'y a que 3 qui n'ont pas pu participer aux matchs. Ça nous a permis de remobiliser tout le monde et c'est important. On a mis tout le monde dans la dynamique de l'équipe. Dans les compétitions de ce genre, la chose la plus difficile, c'est la gestion des joueuses qui ne participent pas. C'est un groupe à part, elles peuvent se sentir pas concernées. Mais là, on a su apporter la motivation pour tout le monde.
Si on compare la participation du Sénégal à cette Can-là à celle de 2012, il n'y a pas photo. Déjà on a pu gagner des matchs, on s'est qualifié en quart de final. On était très prêt de passer directement à la Coupe du monde. On est finalement en barrages. On a fait des erreurs de jeunesse et de manque d'expérience. Je retiens positivement une aventure où on a beaucoup appris.
 
Vous avez raté l'objectif d'aller en demi-finale et se qualifier directement au Mondial. Vous êtes sur le chemin du Mondial en se qualifiant aux barrages. Êtes-vous conscient de la difficulté du tournoi qui vous attend ?
 
Effectivement c'est une compétition d'un autre niveau avec des équipes d'un autre environnement. Toutes les compétitions sont difficiles, il faut juste essayer de se mettre à niveau. On sait ce qui nous attend. Il faut dans toute chose créer un écart de performance. C'est à dire savoir où est-ce que vous en êtes et ce que demande réellement le niveau. En voyant l'écart, c'est à vous dans le cadre du travail, des préparations, des matchs amicaux de vous mettre à ce niveau demandé. On a su le faire en venant à cette Coupe d'Afrique. L'équipe qui a éliminé le Mali n'est pas la même que celle qui a joué cette Coupe d'Afrique. Les matchs qu'on a joués contre le Cameroun et la Tunisie nous ont permis d'élever notre niveau lors de cette Can. Nous ne connaissons pas encore tous nos adversaires mais déjà, il ya le Cameroun. Ça veut dire que ce sera une compétition très serrée. Après une analyse lucide de cette Can, ce sera à nous de mettre tous les ingrédients pour pouvoir faire monter notre niveau. Nous avons la chance d'avoir un groupe qui a une grande marge de progression et qui apprend vite. Avec la fédération, on fera l'état des lieux. On verra comment se mette sur les dates Fifa pour avoir des matchs amicaux qui va nous permettre de hisser l'équipe au niveau voulu d'ici le mois de février.
 
On vous a souvent entendu parler de processus qui a amené l'équipe à ce niveau. Pouvez-vous nous faire la genèse de ce processus ?
 
Quand je revenais à la tête de l'équipe en 2019, il y avait beaucoup de problèmes.
 
A préciser que vous avez déjà été sélectionneur de l'équipe avant cette épopée...
 
Oui ! Déjà, depuis 2013, j'étais l'adjoint de Bassouaré Diaby pendant 2 ans. J'ai été sélectionneur de 2015 à 2017. Après je suis sorti pour des besoins professionnels. Je suis revenu à la tête de la sélection en 2019. Les deux ans que j'ai passé dehors m'ont permis de faire une évaluation du travail que j'avais effectué et j'ai compris que pour travailler avec les filles, il faut mettre surplace un environnement positif, de confiance ou elles pourront librement se mouvoir dans un cadre référencé. Dans une équipe, il y a des normes et des règles, mais il faut être flexible par rapport à beaucoup de choses pour leur permettre de se mouvoir. On a travaillé avec le même groupe sauf Mama Diop qui était déjà en France. On a travaillé sur l'état d'esprit, pas seulement sur l'aspect mental, mais plus sur la mentalité. C'est à dire faire d'elles des compétiteuses tout en restant des filles. On y est allé doucement et le tournoi de l'Ufoa nous a permis de comprendre qu'on avait la possibilité de gagner quelque chose. On jouait, on perdait, on jouait bien parfois, on gagnait aussi. Il nous est arrivé de faire un match nul contre le Nigeria et le Cameroun, mais on sentait qu'il y avait un écart. A la finale du tournoi de l'Ufoa, quand on a battu le Mali, on s'est dit qu'il y a des places à prendre. On a continué à travailler surtout sur les aspects physiques et sur la mentalité. On est maintenant une famille. L'objectif pour moi c'était de faire une bonne Can, de tout faire pour se qualifier à la prochaine et faire encore une bonne participation. On va peut-être demander à l'Etat du Sénégal et à la Fédération de mettre la prochaine Can chez nous. Ça nous permettra d'avoir un autre niveau avec ces jeunes qui vont grandir et prendre de l'expérience, à l'instar du Nigeria. C'est le même processus que nous avons vu avec les Lions. En 2012, Aliou Cissé était dans le staff, il avait les Sadio Mané, Gana Guèye ou encore Cheikhou Kouyaté et Saliou Ciss, donc la base de cette équipe championne d'Afrique en 2022. Ils ont perdus des matchs, en quart de finale contre le Cameroun, en finale contre l'Algérie mais quand ils sont venus en 2022 tout le monde savait que cette Can était sénégalaise. Parce que c'était des joueurs aguerris. Ils connaissaient le haut niveau. Il faut qu'on habitué nos joueuses à ce genre d'environnement-là et les choses vont venir d'elles-mêmes. Cette Can pour moi était un apprentissage, on a bien appris, on a même titillé les grands et ça nous a donné des notions sur ce qu'on peut faire et élevé le niveau de l'équipe sur ce tournoi de barrages. Mais tout faire pour nous qualifier à la Coupe du monde. Le plus important, c'est qu'on fasse tout pour ne plus manquer les grands rendez-vous du football féminin.
 
Justement, par rapport à ces grands rendez-vous là, comment voyez-vous l'avenir de cette équipe que vous avez aujourd'hui ?
 
Avec beaucoup d'espoir, parce que ce sont des jeunes très talentueuses. Si aujourd'hui on a 4 joueuses qui ont moins de 20 ans, qui ont aujourd'hui la chance de jouer cette Coupe d'Afrique, si on les conserve bien on aura une satisfaction dans l'avenir. Psychologiquement il faut qu'on les protège, parce qu'elles n'ont pas encore l'expérience du haut niveau. On travaille d'ailleurs à les mette dans les grands clubs et qu'elles viennent régulièrement en sélection. Cette équipe pourra faire très mal dans le futur, si on met les moyens. Elles savent qu’on n’est pas loin des objectifs. Cette Coupe d'Afrique nous a appris beaucoup de choses, déjà à être humble et à respecter le football. Parce c'est dans le détail que les choses se font. Une faute de main nous a coûté une demi-finale. Nos meilleures tireuses ont raté. On y a travaillé avec plus de sérieux et on a vu ce qui s'est passé face à la Tunisie. On est proche mais sur le plan des comportements, il y a des choses à refaire. On a travaillé pendant plus d'un an, on se connaît bien et on est complémentaire.
 
Chez les garçons on a El Tactico, comment vous décrivez-vous ?
 
Ahhh, (Rire). Ça va être difficile de se qualifier ou de se donner un nom. J'ai entendu certains m'appeler El Phénomèno, d'autres El Professor. Le plus important pour moi, c'est ce que je peux apporter à cette équipe-là. Quand je prenais l'équipe beaucoup de gens m'ont demandé ce que j'allais faire chez les filles avec tous les diplômes et les niveaux que j'ai. Tout le monde aujourd'hui est fier de ce qu'on a fait et peut-être même que ça commence à aiguiser des appétits pour certains. Mon seul problème, c'est de savoir où est-ce que je peux servir le pays. Tant qu'on aura besoin de moi, je donnerai le meilleur de moi-même parce qu'il faudrait des gens qualifiés pour prendre en charge ces filles-là. Elles ont besoin de faire des résultats comme les hommes. On en est qu'au début de ce processus pour accompagner les filles. On tirera les produits d'ici deux ou trois ans. Mon rôle en tant que sélectionneur c'est d'accompagner les filles. Dans mon staff il y a des filles ont commencé à faire des diplômes. Nous devons les encadrer pour que dans un futur proche ou dans le moyen terme elles puissent venir prendre leur place, pour nous permettre nous aussi d'aller faire autre chose.
 
A vous attendre on dirait que vous avez envie de céder votre place de sélectionneur à la gente féminine...
 
En fait le projet, c'était de permettre à ces femmes de prendre l'équipe nationale. C'est plus facile quand les filles sont au-devant. Aujourd'hui, c'est la promotion et de la Fifa et de la Caf et même de la Fsf de pouvoir mettre des femmes devant. On est très fier de voir Aicha Ndiaye avec les U20 et aussi Mbayang Thiam avec les U17 parce qu'elles ont vécu dans le football et connaissent les réalités. Personnellement, en venant dans le football professionnel, je n'étais pas bien considéré. Certains pensaient que j'étais venu pour prendre leur place. Mais on est là pour accompagner et apporter un plus. Quand on sentira qu'elles seront au niveau ou elles pourront prendre l'équipe, on leur donnera. Et derrière on continuera à accompagner comme Diaby l’a fait pour moi. Il m'a donné beaucoup de ficelles et aujourd’hui vivre avec lui cette Can, 10 ans après, est un grand bonheur. Il a semé toutes ces graines. Je pense aussi à ses pères fondateurs, Eliot Khouma ou encore Thiampou Corréa. On demandera aux gens d'avoir de bons clubs mais aussi de mieux se focaliser sur la formation. D'ici peu beaucoup de parents vont laisser leurs filles venir jouer au football avec les résultats qu'on a, mais surtout à travers l'image que nos filles commencent à montrer. Les préjugés commencent à s'estomper. Ce sont des filles, des femmes mariées. Je donne l'exemple de Ndèye Meïssa Diaw qui est professeur d'éducation physique. Elle joue au football mais elle continue à apprendre. Méta Camara a eu son diplôme d'initiateur. Si elles arrêtent le football, elles vont avoir un métier et, pourquoi pas, allier les deux. C'est ça le futur de ce football. On va accompagner et laisser l'œuvre aux femmes.
 
 
 
LES ECHOS

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