OPERATION D’INFLUENCE INTERNATIONALE REVELEE PAR LES ARCHIVES « EPSTEIN FILES » : Pourquoi Karim Wade, un ancien ministre et Elisabeth Feliho apparaissent dans les dossiers Epstein




 
 
 
Des documents rendus publics le 30 janvier 2026 par le Département de la justice des États-Unis, dans le cadre de l’affaire Jeffrey Epstein, révèlent au moins l’existence d’une vaste entreprise de lobbying international en faveur de Karim Wade. Courriels, notes de présentation et échanges internes montrent comment le fils de Abdoulaye Wade a été introduit dans les réseaux d’influence américains, du Congrès à l’establishment économique, avec l’implication directe ou indirecte de Jeffrey Epstein, figure centrale d’un scandale criminel mondial. Une vaste opération d’influence en faveur de Karim Wade allant des relations d’affaires nouées alors que l’ancien ministre sénégalais était encore en fonction jusqu’au lobbying politique à Washington et aux tentatives de repositionnement dans les cercles de pouvoir à Doha, les Epstein Files dessinent la trajectoire d’un réseau structuré mêlant argent, influence et accès aux décideurs.
 
 
 
Le nom de Karim Wade figure dans les lots de documents rendus publics le 30 janvier 2026 par le Département de la justice des États-Unis (DOJ) dans le cadre du dossier Jeffrey Epstein. Ces archives, désormais connues sous le nom d’Epstein Files, dévoilent l’architecture d’un système d’influence transnational bien plus vaste que le seul réseau criminel pour lequel le financier américain a été poursuivi. Elles mettent en lumière les relations politiques, économiques et personnelles qu’Epstein entretenait avec de nombreuses personnalités internationales, parmi lesquelles l’ancien ministre d’État sénégalais.
Plusieurs courriels indiquent qu’à cette période, Jeffrey Epstein présentait Karim Wade à d’autres hommes d’affaires et investisseurs internationaux, le décrivant comme un interlocuteur clé et un passage obligé pour des projets d’investissement, notamment au Sénégal. Epstein utilisait son réseau pour faciliter des mises en relation, valorisant l’influence gouvernementale de Wade et son rôle central dans les politiques publiques. Ces démarches, menées alors que Karim Wade était encore ministre, suggèrent une relation fondée sur l’accès aux cercles décisionnels, bien avant la mise en place d’une stratégie de défense judiciaire ou de plaidoyer politique.
 
 
Au centre des courriels : l’assistante de Karim
 
 
Un courriel daté du 25 avril 2014, envoyé par Elisabeth Feliho, assistante personnelle de Karim Wade, atteste de la régularité de ces contacts. «Je vous écris au nom de Karim qui vous transmet ses salutations. Nina lui a rendu visite ce week-end et il m’a confié un message à vous transmettre. Son avocat, qui est en copie de cet e-mail, assurera le suivi de ce message», écrit-elle à Jeffrey Epstein. À cette période, Karim Wade est déjà incarcéré à Dakar, mais les relations avec Epstein ne sont ni nouvelles ni circonstancielles.
Cette proximité prend une dimension décisive à l’automne 2015. Le 30 septembre 2015, Elisabeth Feliho écrit directement à Jeffrey Epstein pour lui demander de financer une opération de lobbying à Washington. «Cher Jeffrey. Je vous écris au nom de Karim Wade qui vous dit bonjour et vous envoie ses salutations. Il aimerait également vous demander (…) de supporter le coût d’un cabinet d’avocats/de lobbying américain basé à DC qui serait chargé d’obtenir un soutien aux États-Unis pour pousser le Sénégal à exécuter la décision des Nations-Unies déclarant que la détention de Karim Wade est arbitraire. Le coût total pour trois mois serait de 100.000 USD et ils sont prêts à commencer aujourd’hui.»
Le 2 octobre 2015, elle précise les modalités et le nom du cabinet : Nelson Mullins, basé à Washington. «Le cabinet peut être engagé par Karim lui-même, ses avocats ou un membre de sa famille ou n’importe quel intermédiaire que vous voulez, tout ce qui vous convient», écrit-elle, suggérant clairement qu’Epstein puisse agir comme financeur sans apparaître officiellement.
Le 5 octobre 2015, une certaine Nina relance Epstein dans un message au ton plus personnel : «Jeffrey, il a vraiment, vraiment besoin de ton aide… Beaucoup de ses amis ont disparu, il lui en reste peu et la plupart des gens craignent de l’aider. Je comprends que vous ne vouliez peut-être pas que votre nom soit associé à cela…»
Le 20 janvier 2016, Jeffrey Epstein confirme avoir réglé la facture. «J’ai payé la somme directement. Je veux récupérer mon ami», écrit-il. Le lendemain, un courriel de confirmation lui est adressé : «on m’a dit hier que quelqu’un avait payé… Merci pour tout ce que vous avez fait !» Ces échanges établissent qu’Epstein n’était pas un simple soutien moral, mais bien le bailleur de fonds direct de l’opération de lobbying menée à Washington.
Quelques semaines plus tard, les premiers résultats politiques apparaissent. Le 26 février 2016, un texte signé par Ronald Dellums, ancien élu démocrate américain, est publié dans le journal The Hill sous le titre Senegal’s Democratic Backslide («Le recul démocratique au Sénégal»). La tribune appelle l’administration Obama à s’intéresser au sort de Karim Wade, présenté comme victime d’une détention arbitraire.
À l’époque, l’article est largement relayé par la presse sénégalaise et perçu comme une prise de position indépendante en faveur de la démocratie. Les Epstein Files montrent qu’il s’agissait en réalité d’un texte rédigé et amendé par l’entourage même de Karim Wade. Le 23 février 2016, soit trois jours avant la publication, Elisabeth Feliho avait transmis aux assistants de Ronald Dellums une version révisée du texte, suggérant même d’attendre la publication du rapport annuel d’Amnesty International pour en maximiser l’impact.
Le 24 février 2016, Vinoda Basnayake, collaborateur de Dellums, écrit à ce que les courriels appellent «la galaxie Karim Wade», composée notamment d’un ancien ministre de la Justice, de deux avocats, ainsi que d’Elisabeth Feliho. «Nous pensons que cet article donnera le ton à notre action de plaidoyer», écrit-il, demandant la plus stricte confidentialité.
Dès la publication, l’article est diffusé au Sénégal avec l’aval explicite de l’entourage de Karim Wade. Le 2 mars 2016, Vinoda Basnayake se félicite des retombées à Washington et évoque des discussions en cours au Département d’État sur le rapport américain relatif aux droits humains. L’ancien ministre confirme la publication de la version française de la tribune dans la presse sénégalaise et sur des sites d’information en ligne.
Un élément supplémentaire relie directement cette opération à Jeffrey Epstein. Le 11 mars 2016, Bob Growe, autre collaborateur de Ronald Dellums, transmet la tribune publiée dans The Hill… à Epstein lui-même. Le financier américain est donc informé des suites de la campagne qu’il a contribué à financer.
Les échanges ne se limitaient pas à l’entourage politique ou personnel de Karim Wade. Des courriels versés au dossier montrent également l’implication directe d’un de ses avocats, dans des correspondances répétées avec Jeffrey Epstein. À plusieurs reprises, l’avocat écrit à l’homme d’affaires américain pour solliciter le règlement d’honoraires liés à des affaires, mais aussi pour lui rendre compte de réunions et d’échanges menés avec d’autres interlocuteurs. Ces messages laissent entendre que certaines de ces parties auraient été mises en relation avec l’avocat par l’entremise d’Epstein lui-même, confirmant ainsi le rôle central joué par ce dernier dans la mise en réseau des acteurs juridiques, financiers et politiques gravitant autour du dossier Wade. «Cher Jeffrey, J'espère que vous allez bien. Je tiens à vous remercier encore une fois pour cette opportunité. Nous devions nous rencontrer à Paris pour faire le point sur la situation de notre ami. Je l'ai rencontré à mon retour et je lui ai transmis tous vos messages. Il était ravi et vous a beaucoup remercié. Il m'a demandé de vous transmettre toutes ses salutations. Il vous remercie pour toutes les actions que vous entreprendrez et vous demande si vous pourriez recommander et nommer en son nom un cabinet de lobbying afin d'obtenir davantage de soutien aux États-Unis auprès de la Chambre des représentants, du Département d'État et du Sénat. Ce cabinet informerait les responsables américains des violations continues des droits de l'homme, du droit à la défense et de l'instrumentalisation de la justice pour discréditer les dirigeants de l'opposition, et recueillerait également leurs déclarations. Cette mission de lobbying pourrait s'étendre aux Nations-Unies, au Royaume-Uni et à d'autres pays européens, ainsi qu'aux Ong. Nous vous remercions encore et restons à votre disposition. Bien cordialement», a écrit l’avocat à Jeffrey Epstein le 16 juillet 2015.
 
 
La rencontre ‘’discrète’’ à Doha
 
 
 
Après la grâce présidentielle accordée à Karim Wade en 2016 et son exil au Qatar, l’action d’Epstein se poursuit sur un autre terrain. Le 29 novembre 2016, il écrit simultanément à Karim Wade et à Larry Summers pour organiser une rencontre à Doha. «Cher Karim, Larry sera à Doha mercredi, je pense que vous apprécierez de vous rencontrer», écrit-il. Larry Summers, ancien secrétaire au Trésor américain et figure centrale de l’establishment économique, se montre prudent mais accepte le principe d’un échange discret.
Enfin, plusieurs courriels montrent que les relations entre Jeffrey Epstein et Karim Wade allaient bien au-delà de ces épisodes ponctuels. Les deux hommes entretenaient des relations d’affaires suivies et se rencontraient régulièrement à Paris, aux États-Unis, en Chine, au Qatar et dans d’autres pays du Golfe. Ces échanges confirment l’existence d’un lien personnel et professionnel durable, construit bien avant que le nom d’Epstein ne soit définitivement associé à l’un des plus grands scandales criminels du XXIᵉ siècle.
 
 
 
 
 
 
Sidy Djimby NDAO
(Correspondant permanent en France)
 
 
LES ECHOS

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