Des marchés de Sandaga , aux écoles de Keur Ndiaye Lo, des taxis de Grand Mbao aux salons d’étudiants des Hlm, l’intelligence artificielle n’est plus un mirage technologique. Au Sénégal, elle s’intègre doucement dans les vies, parfois à travers un smartphone, parfois à travers une voix. Ce reportage vous plonge dans le quotidien de ceux et celles qui l’utilisent, souvent sans même savoir qu’ils participent à une révolution numérique.
Sandaga – La voix d’AWA au cœur du marché
Il est 8h30. Le soleil tape déjà sur les tôles des étals de Sandaga, immense marché de Dakar. Entre les cris des marchands, les klaxons des taxis et l’odeur entêtante du poisson séché, Abdoul Touré, 41 ans, nettoie ses balances. Vendeur de fruits depuis près de deux décennies, il tient aujourd’hui dans sa main un outil qu’il n’aurait jamais imaginé utiliser : un assistant vocal intelligent.
« AWA, combien de kilos de mangues ai-je vendus hier ? » lance-t-il dans un wolof parfaitement articulé.
Le téléphone, posé sur une caisse de pommes, répond dans un wolof doux et fluide : « Hier, vous avez vendu 26 kilos de mangues, soit 15.600 francs Cfa. »
Abdoul sourit. « Avant, je comptais tout à la main, avec un petit cahier. Maintenant, AWA fait tout. Elle comprend même quand je parle avec mon accent. »
AWA, développée par une startup sénégalaise, est une IA conversationnelle qui comprend et parle le wolof. Elle aide les commerçants à gérer leurs ventes, suivre les commandes, ou obtenir les prix moyens du marché. « Les jeunes rigolent quand je parle à mon téléphone, mais je gagne du temps, et surtout, je fais moins d’erreurs. »
Autour de lui, d'autres marchands l’observent, curieux. L’un d’eux, Mbaye, boucher, demande dans un fou rire : « elle peut aussi compter les morceaux de viande ? »
Apprendre avec Karibu : une pédagogie sur mesure grâce à l’IA
À une quinzaine de kilomètres du centre-ville, dans une école modeste de Keur Ndiaye Lo, la classe de CM2 de Mme Awa Ndiaye vit une métamorphose discrète. Ce matin, au lieu des classiques dictées à la craie, elle allume une tablette connectée à Karibu, une plateforme d’apprentissage du français.
« Regardez bien l’écran, les exercices sont différents pour chacun », explique-t-elle aux élèves. En effet, grâce à l’intelligence artificielle, le système adapte les questions selon les réponses précédentes de chaque élève.
Mme Ndiaye a été formée récemment avec plusieurs autres professeurs à utiliser cette technologie. « Ce n’est pas facile au début. On a peur de l’écran, peur de se tromper. Mais maintenant, je vois que mes élèves apprennent plus vite. Même ceux qui ne parlaient jamais en classe osent participer. »
Dans un coin de la cour, Fatou, élève de 11 ans, montre fièrement son progrès. « Avant, je ne comprenais pas bien les lectures. Maintenant, l’ordinateur m’aide, il me donne des histoires avec des mots plus simples. »
Taxis connectés : l’IA prend le volant à Grand Mbao
À Grand Mbao, les matinées commencent tôt pour Cheikh, chauffeur de taxi depuis 14 ans. Son smartphone est devenu un copilote indispensable. Grâce à une application dopée à l’intelligence artificielle, il évite les bouchons de la Vdn, prévoit les zones les plus rentables, et même optimise sa consommation de carburant.
« Il y a deux ans, je roulais au hasard. Maintenant, je sais où aller et quand. L’app me dit : ‘Va vers Liberté 6, il y a du monde qui commande’. »
L’IA lui offre aussi la sécurité. « Je peux partager ma position avec ma femme, elle voit où je suis. Si un client devient bizarre, je lui dis : ‘ma femme te regarde en direct’. »
Son collègue, Alioune, ajoute : « avant, quand on tombait en panne, on appelait au hasard. Maintenant, le téléphone me dit ce qui ne va pas avec le moteur. »
Étudier avec l’IA : entre raccourcis et apprentissage
Dans une petite chambre d’étudiant des Hlm, Marième Diop, 22 ans, révise pour ses examens de licence. À ses côtés, un ordinateur ouvert sur un chatbot pédagogique, et un téléphone qui lui souffle les définitions pendant qu’elle mémorise.
« J’utilise ça pour mes résumés, mes recherches, même pour mes présentations. Je lui parle comme à une copine. » Elle rigole. « Parfois, je triche un peu, mais c’est aussi un vrai prof, l’IA. »
Ce qui l’impressionne le plus, c’est la vitesse. « En moins de 10 minutes, j’ai des réponses que je mettrais une journée à trouver à la bibliothèque. Et quand je veux traduire en anglais ou en espagnol, elle me corrige. »
Mais Marième s’interroge : « est-ce qu’on apprend vraiment ? Ou on devient paresseux ? » Elle soupire. « C’est à nous de faire le bon usage. L’IA, ce n’est pas une excuse. C’est une chance. »
Une révolution à visage humain
L’IA au Sénégal n’a pas l’apparence de robots humanoïdes ou de technologies futuristes. Elle se cache dans une application vocale en wolof, une tablette scolaire ou un GPS intelligent. Elle est adaptée, traduite, appropriée.
Elle ne remplace pas l’humain. Elle l’assiste. Elle ouvre des portes. Elle parle les langues locales, comprend les besoins d’un commerçant, s’adapte aux lacunes d’un élève, protège un chauffeur.
Peu à peu, cette technologie trouve sa place. Non pas dans les discours politiques, mais dans les vies ordinaires.
Quand l’IA inquiète : les métiers menacés par la révolution numérique
Si l’intelligence artificielle ouvre de nouvelles perspectives à Dakar, elle en referme d’autres. En effet, une angoisse s’installe doucement : et si ces outils intelligents, qui facilitent la vie de tant de gens, devenaient aussi des fossoyeurs de métiers traditionnels ?
À Colobane, au fond d’une ruelle animée, Adama Gu7ye, 56 ans, tapote nerveusement sur un clavier dans son cybercafé. Il tient ce petit espace depuis 2007. « À l’époque, on faisait la queue ici pour taper un CV, une lettre de motivation, un rapport. Aujourd’hui, les jeunes n’ont plus besoin de moi. Ils demandent tout à ChatGPT ou à leur téléphone. »
Dans son regard, une fierté mêlée d’inquiétude. « Moi j’ai appris ça tout seul, je me suis formé pour être utile. Maintenant, c’est la machine qui écrit mieux que moi, et en moins de temps. » Il montre les ordinateurs poussiéreux autour de lui. « Je n’ai pas fermé, mais les jours sont comptés. »
Même son de cloche chez Seynabou, transcriptrice dans un cabinet juridique en ville. « Avant, on m’apportait des enregistrements audio, je les transcrivais. Maintenant, les avocats utilisent des logiciels qui font la transcription automatique. C’est rapide, pas parfait, mais assez bon pour qu’on n’ait plus besoin de moi. »
Le phénomène touche aussi les jeunes diplômés. Issa, 25 ans, tout juste sorti d’une école de comptabilité, se sent déstabilisé : « Pourquoi une entreprise m’embaucherait pour faire les comptes, si un logiciel peut le faire à ma place en une minute ? Même les fiches de paie, c’est automatisé maintenant. »
Face à cette évolution, des voix s’élèvent pour alerter sur le risque de fracture numérique. Moustapha Diagne, étudiant à l’Ucad : « il ne faut pas idéaliser l’IA. Si elle est mal introduite, elle creusera les inégalités. Ceux qui savent l’utiliser auront du pouvoir. Les autres seront écartés. »
Le véritable défi ne sera donc pas seulement de diffuser l’intelligence artificielle, mais d’accompagner sa transition. Cela signifie former les travailleurs aux nouveaux outils, inventer des passerelles entre métiers traditionnels et numérique, et surtout, développer une IA locale, inclusive, qui respecte les réalités sénégalaises.
Khadidjatou D. GAYE