C'est une affaire qui met en lumière les tensions persistantes entre gouvernance institutionnelle et défense des droits des travailleurs au sein des établissements publics sénégalais. Abdoulaye Oumar Diallo, informaticien et représentant du personnel à l'Office des lacs et cours d'eau (Olac), a été licencié pour «faute lourde» le 5 mai dernier, après plusieurs mois de bras de fer avec la Direction générale de l'établissement. Une décision qu'il conteste vigoureusement, dénonçant un licenciement abusif et des représailles contre son action syndicale.
L'Office des lacs et cours d'eau, établissement public placé sous la tutelle du ministère de l'Hydraulique et de l'Assainissement, est depuis plusieurs mois le théâtre d'un conflit profond entre sa Direction générale, assurée par Madame Diarra Sow, et son représentant du personnel au Conseil d'administration, Abdoulaye Oumar Diallo. Ce dernier, informaticien de formation et coordonnateur de la cellule informatique basée à Saint-Louis, cumulait également les fonctions de Secrétaire général du syndicat Sates/Olac et de délégué du personnel.
Tout commence réellement à prendre de l'ampleur à partir de novembre 2025, lorsque le président du Conseil d'administration (Pca), Ahmad Iyane Sow, interpelle M. Diallo sur l'application du décret n° 2025-670, qui fixe les règles de fonctionnement des organes délibérants des entités du secteur parapublic. Ce décret, en son article 13, crée des incompatibilités entre le mandat d'administrateur représentant du personnel au Conseil d’administration et l'exercice simultané de responsabilités syndicales ou de délégué du personnel.
Un représentant du personnel contraint de choisir
Interpellé par lettre n°0012/Olac/Pca du 10 novembre 2025, M. Diallo répond dès le 13 novembre en confirmant son choix de rester administrateur au Conseil d'administration. En conséquence, par courrier n°0013/Olac/Pca du 15 novembre 2025, le Pca Ahmad Iyane Sow lui demande de produire ses lettres de démission aux fonctions de délégué du personnel et de responsable syndical, en application de l'article 13 du décret précité.
M. Diallo s'exécutera, démissionnant de ses mandats syndicaux pour se conformer à la réglementation. Mais cette soumission aux textes ne met pas fin au conflit. Bien au contraire.
Des alertes sur la gestion des véhicules et les finances
En janvier 2026, M. Diallo, en sa qualité d'administrateur représentant du personnel, adresse une lettre formelle au Pca pour attirer son attention sur ce qu'il considère comme des irrégularités dans la gestion de l'Olac. Se fondant sur la circulaire du Premier ministre Ousmane Sonko, ainsi que sur la directive présidentielle n°3 issue du rapport n°37/2024 de l'Inspection générale d'État (Ige), il rappelle les obligations découlant du décret n°2021-03 du 6 janvier 2021.
Il soulève notamment l'interdiction du cumul d'avantages, la réglementation interdisant de percevoir simultanément une dotation en carburant et l'Indemnité forfaitaire globale (Ifg), laquelle est censée couvrir l'intégralité des frais de carburant, d'entretien et de réparation du bénéficiaire. En conséquence, soutient-il, l'Olac ne devrait plus supporter les charges liées au carburant ou à l'entretien des véhicules de la Directrice générale et du Pca, qui perçoivent déjà cette indemnité forfaitaire. Cette lettre, dont ampliation au ministre de l'Hydraulique, au ministre des Finances, à tous les administrateurs et au Contrôleur financier, est visiblement mal reçue par la Direction générale.
La riposte de la Direction générale : demande d'explication et procédure disciplinaire
Le 30 janvier 2026, la Directrice générale Diarra Sow adresse à M. Diallo une demande d'explication (n°000046/Olac/Dg/Sp/aw). Elle lui reproche ses correspondances sur la gestion des véhicules administratifs, une demande d'annulation de l'audit organisationnel et social de l'Olac, des demandes d'éclaircissement sur la gestion de l'établissement, ainsi que des déclarations publiques lui imputant des actes de malversations, de corruption et de malveillances. La Dg lui reproche également d'avoir, au lieu d'exercer ses tâches d'informaticien, consacré son temps à «conspirer et dénigrer les instances dirigeantes».
M. Diallo répond le 31 janvier 2026 en réfutant fermement ces accusations. Il soutient que l'ensemble de ses actes ont été accomplis dans le cadre de ses mandats représentatifs, mandats désormais éteints suite à sa démission, et qu'en droit du travail sénégalais, l'ouverture d'une procédure disciplinaire pour des actes couverts par un mandat de représentation est sans fondement juridique et irrecevable. Il rappelle que toute mesure de représailles liée à l'activité syndicale est formellement prohibée par la loi.
Citation directe devant le Tribunal, proposition de départ négocié et refus
Le conflit prend une tournure judiciaire lorsque Mme Diarra Sow, par l'intermédiaire de Maître Abdou Karim Ngom, huissier de justice à Saint-Louis, fait délivrer une citation directe en matière correctionnelle pour «dénonciation calomnieuse et diffamation» contre M. Diallo. La citation, remise le 31 mars 2026, convoque ce dernier devant le Tribunal de Grande Instance de Saint-Louis le lundi 17 avril 2026, et réclame la somme de 20.000.000 F Cfa en réparation du préjudice moral allégué.
Il lui est reproché notamment d'avoir accusé Mme Sow d'avoir reçu un véhicule Land Cruiser du groupement Incatena BDTP dans le cadre du projet Promoren, d'avoir recruté excessivement du personnel, d'avoir eu recours à un audit irrégulier, et d'avoir utilisé ce véhicule à des fins personnelles. Elle lui reproche également d'avoir saisi le député Guy Marius Sagna à ce sujet, lequel a interpellé le ministre de l'Hydraulique.
Entre-temps, en février 2026, M. Diallo avait lui-même proposé un départ négocié. La Directrice générale y avait répondu favorablement par courrier du 29 avril 2026, indiquant avoir mandaté le Directeur administratif et financier pour négocier un protocole d'accord. Mais dans sa réponse du 6 mai 2026, M. Diallo retire sa proposition, estimant que le contexte avait radicalement changé du fait de la citation directe devant le tribunal, qu'il qualifie de tentative de contourner sa protection légale d'administrateur représentant du personnel. Il dénonce également des actes d'intimidation graves : des intrusions nocturnes dans les bureaux par le garde du corps de la Dg, le vol des clés de la salle des serveurs et la mise hors tension volontaire d'équipements critiques hébergeant des données sensibles relatives à la comptabilité, à la paie, et aux bases de données des projets Prefelag et Promoren dont il a la responsabilité depuis 2014, ainsi que des pressions financières via le refus systématique de ses demandes d'avance sur salaire.
Le licenciement pour faute lourde : une décision immédiate et sans indemnités
C'est dans ce contexte que, le 5 mai 2026, la Directrice générale Diarra Sow notifie à M. Diallo son licenciement pour faute lourde, avec effet immédiat, sans préavis ni indemnité de licenciement. Les motifs retenus sont l'insubordination et la désobéissance, des saisines intempestives d'autorités sur papier à en-tête de l'Olac sans preuves, le non-respect de ses attributions, la divulgation de documents administratifs à l'extérieur du service, et une intention manifeste de nuire à l'Olac et à sa Direction générale. La lettre de licenciement précise en outre que la période allant jusqu'à la rupture définitive du contrat ne sera pas rémunérée.
La suite judiciaire attendue
M. Diallo a clairement indiqué son intention de faire valoir ses droits, invoquant ses onze années de service, son statut d'administrateur protégé et la réparation du préjudice subi comme éléments centraux de ses revendications. Le dossier a fait l’objet d’ampliation, dans ses dernières correspondances, au ministre de l'Hydraulique, au Pca de l'Olac, aux membres du Conseil d'administration, à la Direction générale du Travail et de la Sécurité sociale, ainsi qu'au Bureau exécutif du Sates/Csa. Nos tentatives de joindre la Dg sont restées sans réponse depuis avant-hier. Nos colonnes lui soont ouvertes.
Samba THIAM