Une évaluation stratégique majeure du Fonds international de développement agricole (Fida) met à nu les failles structurelles de la gestion des projets ruraux au Sénégal. Entre l'héritage d’investissements inefficients sous Macky Sall et les lourds défis de rupture qui attendent l’administration de Bassirou Diomaye Faye, l’institution financière internationale appelle à une refonte totale de la gouvernance agricole.
C'est un document technique de près de cent pages, rédigé dans les bureaux feutrés du Fonds international de développement agricole (Fida) à Rome, qui s’apparente à un véritable pavé dans la mare pour la haute administration sénégalaise. Cette évaluation stratégique de pays, qui passe au crible plus d'une décennie d’investissements agricoles au Sénégal, dresse un bilan sans complaisance. Alors que le pays traverse une transition politique charnière, le verdict des experts internationaux est sans appel : les milliards injectés dans les campagnes sénégalaises ont souffert d'une inefficacité chronique, creusant la fracture territoriale au détriment des plus vulnérables.
Le passif de l'ancien régime : La folie des grandeurs face au mur de l’inefficacité
Le rapport du Fida ne nie pas l'importance des volumes financiers mobilisés sous la présidence de Macky Sall. Les programmes d'envergure nationale et les infrastructures rurales ont bénéficié de budgets historiquement élevés. Pourtant, les analystes du Fida mettent en exergue un indicateur macroéconomique particulièrement cinglant : le coefficient d'efficacité du capital (ICOR). Établi au niveau anormalement élevé de 6,7 pour le Sénégal contre un ratio bien plus vertueux de 3,5 chez le voisin ivoirien, cet indicateur démontre qu'il a fallu investir près du double de capital au Sénégal pour générer un même niveau de croissance.
Cette mauvaise allocation des ressources a directement nourri une profonde fracture territoriale. Malgré les vagues de subventions et les discours sur l'émergence, l'impact réel sur la pauvreté rurale est resté marginal dans plusieurs régions. Le rapport rappelle une réalité sociale explosive : le taux de pauvreté culmine encore à 53,3% en milieu rural, contre à peine 8,9% dans la région de Dakar.
Pour les techniciens de Rome, ce décalage s'explique par un manque criant de clarté dans le pilotage des projets, une bureaucratie centralisée et l'absence quasi totale de suivi. Des innovations locales prometteuses, portées par des groupements de producteurs, sont restées au stade de projets pilotes et n'ont jamais pu être transposées à grande échelle, faute d'ancrage institutionnel et de budgets de maintenance pérennes. De même, les volets liés à l'équité de genre et à la résilience environnementale sont trop souvent restés confinés aux déclarations d'intention, sacrifiés sur l'autel des retards administratifs et des blocages de trésorerie.
Le défi du nouveau régime : Le piège des slogans face à la rigueur du terrain
Pour les nouvelles autorités portées au pouvoir en avril 2024, ce diagnostic fait office de baptême du feu. L'agenda de transformation systémique et les promesses de rupture portées par le Président Bassirou Diomaye Faye et son ancien Premier ministre Ousmane Sonko se sont heurtés à la rigidité de ces tares structurelles. Le Fida avertit la nouvelle administration : la souveraineté alimentaire ne se décrète pas, elle se finance et se pilote avec des outils scientifiques.
Le premier grand test pour le nouveau régime réside dans le ciblage des politiques sociales. Pour rompre définitivement avec le clientélisme et le saupoudrage des intrants qui caractérisaient la gestion passée, Rome recommande instamment l'institutionnalisation rigoureuse du Registre National Unique (RNU), combiné à des audits communautaires transparents. L'objectif est clair : veiller à ce que chaque sac d'engrais et chaque semence certifiée parviennent exclusivement aux véritables ménages agricoles démunis, et non aux opérateurs économiques d'opportunité.
Les orientations déclinées dans la nouvelle Stratégie nationale de développement (Snd 2025-2029) et les récentes déclarations gouvernementales intègrent cette ambition, notamment à travers le projet de structuration du monde rural en coopératives agricoles communautaires et l'aménagement de banques céréalières locales. Cependant, prévient le rapport, ces réformes ne porteront leurs fruits que si le gouvernement accepte de décentraliser effectivement les enveloppes financières et de donner un pouvoir de décision réel aux collectivités territoriales.
La feuille de route du Fida : Les trois piliers de la refonte
Pour sortir de cette impasse budgétaire et technique, l'évaluation du Fida trace des perspectives claires, qui résonnent comme des conditions non négociables pour la poursuite des appuis internationaux. En premier lieu, le rapport exige une concentration absolue des efforts sur la maîtrise de l'eau et les aménagements hydro-agricoles cohérents, la productivité ne pouvant plus dépendre des aléas d'une pluviométrie de plus en plus erratique au Sahel. Le gouvernement semble avoir saisi ce message, affichant une ambition d'extension massive des surfaces irriguées d'ici 2029.
En second lieu, les bailleurs de fonds prônent la généralisation des mécanismes de financement basés sur des performances vérifiables. Les directions des grands projets ruraux devront désormais rendre des comptes trimestriels stricts sous peine de suspension des crédits. Enfin, face au choc climatique global, la gestion agricole doit impérativement basculer vers des pratiques résilientes, en favorisant les unités d'engrais sur mesure adaptées aux sols locaux plutôt que les importations massives de produits chimiques standardisés.
Le Sénégal se trouve au carrefour de ses choix économiques. Le rapport du Fida démontre que l'argent public a coulé à flots dans les campagnes, mais qu'il s'est trop souvent évaporé dans les méandres de la bureaucratie et des mauvais arbitrages. Pour l'ancien régime, c'est le procès d'une politique de vitrine qui a oublié l'ingénierie du suivi. Pour le nouveau régime, c'est un avertissement sans frais : la rupture sera comptable et administrative ou elle ne sera pas.
Samba THIAM