L'ABSURDITÉ DU MODÈLE DES ARD AU SÉNÉGAL : Surchargées de missions, privées de moyens




 
En plein déploiement de la Vision Sénégal 2050 et de l'Acte IV de la décentralisation, la situation des Agences régionales de développement (Ard) met en lumière une incohérence flagrante. Entre gratuité obligatoire et asphyxie budgétaire, l'État demande aujourd'hui l'impossible à son bras technique territorial.
 
 
 
Le premier élément qui heurte l'esprit à la lecture du fonctionnement des Agences régionales de développement (Ard) tient à leur statut d'«Établissement public local à caractère administratif». La loi leur impose une mission d’assistance technique de proximité «entièrement gratuite» pour les communes et les départements. «Les Ard ont été conçues pour être le bras technique et opérationnel des collectivités territoriales, sans qu'elles puissent leur facturer le moindre service», explique Samba Lawbé Mbaye, ingénieur en développement territorial et Directeur de l’Agence régionale de développement (Ard) de Diourbel. Si l'intention de départ est noble à savoir aider des communes et des départements souvent démunis, la réalité économique est brutale : les agences se retrouvent totalement privées de la possibilité de générer des revenus propres. Elles dépendent entièrement des subventions d’un État lui-même soumis à de lourdes contraintes budgétaires. L'État a ainsi créé des structures «condamnées par décret» à la précarité financière, tout en exigeant d'elles une efficacité absolue sur le terrain.
 
Le grand écart opérationnel : de la passation de marché à la lutte contre l'émigration clandestine
 
Ce qui choque profondément dans l'évolution de ces agences, c'est l'effet «fourre-tout» de leurs attributions. À l'origine conçues pour faire de la planification locale, de la gestion de bases de données et de l'appui aux marchés publics, les Ard sont devenues les déversoirs de toutes les crises nationales.
Aujourd'hui, l'État leur demande, sans enveloppe budgétaire supplémentaire, de gérer l’insertion professionnelle des jeunes, de piloter l'appui aux «migrants de retour», de lutter contre l’émigration clandestine et d'intégrer les politiques de changement climatique. Confier des problématiques d'une telle urgence sociale et humanitaire à des structures locales sous-financées relève d'un désengagement politique majeur. Pour le directeur de l'ARD de Diourbel, le constat est sans appel : «On assiste à un élargissement continu de nos missions, qui touchent désormais à des enjeux vitaux comme l'emploi des jeunes ou le climat, alors que les ressources financières, elles, s'amenuisent.»
 
 L’illusion de l’Acte IV et de la «Vision 2050» sans bras armé
 
Le décalage est astronomique entre l’ambition des discours politiques et la fragilité de l'exécution. L'exécutif brandit l'Acte IV de la décentralisation comme «un pacte de confiance» et dessine une nouvelle carte économique du pays divisée en grands pôles territoriaux spécialisés, à l'instar du pôle Diourbel-Louga axé sur la valorisation industrielle.
Comment l'État compte-t-il matérialiser cette transition historique si son principal outil technique en région est au bord de l'asphyxie ? «L’Acte IV et la Vision 2050 imposent une culture de la performance et une gestion axée sur les résultats. Mais comment l'atteindre sans les moyens de nos ambitions ?», s'interroge Samba Lawbé Mbaye.
 Promettre une décentralisation performante tout en maintenant les Ard dans un «processus de décentralisation inachevé» et instable illustré par une avalanche de décrets modificatifs depuis 1996, relève de l'illusionnisme administratif.
 
 L'urgence d'une rupture : vers la fin de la gratuité totale ?
 
Face à ce constat, le statu quo n'est plus tenable. Pour que la « Vision Sénégal 2050 » ne reste pas un projet de papier, le repositionnement des Ard doit passer par une rupture franche de leur modèle économique.
Si l'État ne peut pas garantir des budgets à la hauteur des enjeux, la question de la gratuité totale de leurs services doit être courageusement posée. Comme le préconise l'ingénieur en développement territorial, «il est urgent de repenser notre positionnement stratégique. Les ARD doivent impérativement évoluer vers de nouveaux modes d'action pour anticiper ces menaces budgétaires». Cela implique de permettre à ces agences de valoriser leur expertise, de contractualiser directement avec le secteur privé ou les Ong, et de générer des ressources propres afin de s'affranchir d'une tutelle financière étatique qui les paralyse, au détriment direct des populations locales.
 
 
Samba THIAM
 
LES ECHOS

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