Journalisme sportif : l’investigation comme devoir de salubrité publique



Au cœur du 8ᵉ Congrès de l’AIPS Afrique, un panel de haut niveau a mis en lumière les défis, les risques et l’urgence du journalisme d’investigation dans le sport. Entre proximité dangereuse avec les instances, pressions financières et enjeux de gouvernance, les intervenants ont appelé les journalistes à aller au-delà du spectacle.
« L’investigation sert à démasquer ce qui paraît normal »
Modérateur du panel, Lamine Thiam a d’emblée rappelé le rôle fondamental de l’investigation dans le journalisme sportif.
« L’investigation est importante en ce qu’elle consiste à démasquer des personnes peu fiables. C’est très difficile d’enquêter sur des personnes haut placées ou des institutions, et cela compromet facilement la qualité du travail », a-t-il souligné.
Il a notamment évoqué les paris sportifs, pointant du doigt certains faits de jeu suspects.
« Il est surprenant de constater certains cartons jaunes ou rouges. En apparence, tout est naturel, mais ce sont justement ces détails qui doivent pousser les journalistes à creuser », a-t-il insisté.
Amadou Tidiane Sy : « La seule spécialité, c’est le journalisme »
Journaliste d’investigation chevronné, passé par Channel Africa, la BBC, Africa Check et les Panama Papers, Amadou Tidiane Sy a livré un témoignage sans détour.
« Dans le monde du sport, je suis comme un intrus. Je ne suis ni journaliste sportif estampillé, ni journaliste d’investigation au sens classique. Je dis souvent aux jeunes que la seule spécialité, c’est le journalisme. »
Ayant couvert deux Coupes d’Afrique des nations pour l’AFP (Mali 2002, Tunisie 2004), il explique comment son regard critique l’a tenu à distance des circuits traditionnels.
« À l’époque, pour accéder aux zones mixtes, il fallait être copain avec la FIFA ou la CAF. Cette proximité pousse à éviter l’investigation. Pourtant, partout où il y a de l’argent, il y a matière à enquêter. »
Il cite le match Sénégal–Afrique du Sud comme illustration parfaite.
« S’il y a eu match truqué, c’est parce qu’il y avait de l’argent derrière. Les grands scandales comme le Fifagate n’ont d’ailleurs pas été révélés par des journalistes sportifs, mais par des journalistes traitant des questions financières ou de gouvernance. »
Son message est clair :
« Il faut éviter d’être supporter avant d’être reporter. Après les 30 secondes d’euphorie d’un match, il faut retrouver la froideur nécessaire pour écrire. »
Giani Merlo : « Nettoyer le système »
Président de l’AIPS Monde, Giani Merlo, fort de son expérience couvrant 25 Jeux olympiques, a replacé l’investigation dans une mission éthique.
« Nous devons aller au-delà des résultats. Le sport est une éducation, donc nous devons le rendre propre. C’est notre travail. »
Il a également alerté sur les dérives liées aux nouveaux outils numériques.
« La génération actuelle doit être encore plus vigilante face à la désinformation. Nous devons faire très attention au moment d’écrire nos articles. »
Abdoulaye Thiam : du terrain sportif au tribunal
Président de l’AIPS Afrique, Abdoulaye Thiam s’est appuyé sur des faits vécus, notamment lorsqu’il officiait à Sud Quotidien.
« Le journalisme d’investigation repose sur des recherches approfondies pour révéler des affaires dissimulées. L’UNESCO cite des exemples comme le Watergate ou les Panama Papers. »
Il revient longuement sur l’affaire Afrique du Sud–Sénégal (éliminatoires Mondial 2018).
« Une source m’a confié que le match serait rejoué. J’ai choisi de publier l’information immédiatement sur Sudonline. Aussitôt, les médias occidentaux nous ont appelés. L’information a ensuite été confirmée. »
L’enquête révélera plus tard l’implication de réseaux de paris, avec un transfert d’argent depuis la Chine vers le compte de l’arbitre.
« Finalement, la FIFA a radié l’arbitre à vie », a-t-il rappelé.
Il a également évoqué une autre enquête sensible, sur la rébellion en Casamance, qui lui a valu une arrestation.
« Nous avions des preuves. Mais au tribunal, ce qui était une information devient un délit de divulgation de secrets. »
Un message fort aux journalistes africains
Au terme des échanges, un consensus se dégage : le journalisme sportif ne peut plus se limiter au commentaire des performances.
Dans un environnement marqué par des enjeux financiers colossaux, l’investigation apparaît comme un outil indispensable pour préserver l’intégrité du sport et la crédibilité de la profession
 
 
 
 
 
 
 
 
 


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