GOUVERNANCE, LIBERTES ET FRACTURES SOCIALES : Amnesty International alerte sur une «démocratie sous tension»




 
 
Dans son rapport annuel 2025/2026, Amnesty International dresse un tableau contrasté du Sénégal, entre réformes institutionnelles et atteintes persistantes aux droits humains. Liberté d’expression sous pression, surpopulation carcérale, violences liées aux manifestations et vulnérabilité des enfants : l’Ong met en lumière les fragilités d’un modèle démocratique longtemps cité en exemple. Au niveau mondial, Amnesty International a recueilli des informations faisant état d’atteintes généralisées aux droits humains commises par des États et d’autres entités, de lacunes en matière d’obligation de rendre des comptes et d’injustices systémiques, avec, en parallèle, quelques progrès limités. Ces tendances se poursuivent en 2026, sur fond d’attaques répétées contre l’ordre fondé sur le droit international.
 
 
 
Le Sénégal n’échappe pas aux turbulences mondiales en matière de droits humains. Dans son rapport annuel, Amnesty International dresse un constat nuancé mais préoccupant, où avancées législatives et dérives structurelles cohabitent.
D’emblée, l’organisation résume la situation du pays en des termes sans ambiguïté. Elle souligne que « des lois visant à favoriser l’accès à l’information et à combattre la corruption ont été adoptées», tout en relevant que «cette année encore, des personnes ont été emprisonnées parce qu’elles avaient exprimé leurs opinions».
Dans le même mouvement, elle rappelle qu’« une enquête a été ouverte sur les morts et les violences liées aux mouvements de contestation ayant eu lieu entre 2021 et 2024 », signe d’un passé récent encore lourd de tensions. Mais les préoccupations vont au-delà du politique immédiat : «le pays n’a connu aucune avancée législative en ce qui concerne les droits des femmes et des enfants », tandis que «les garçons talibés étaient toujours soumis à des violences et des atteintes aux droits humains».
 
 
 
Réformes économiques et promesses de transparence
 
 
 
Sur le plan institutionnel, l’année écoulée a été marquée par des initiatives visant à renforcer la gouvernance. Amnesty relève ainsi que «le gouvernement a dévoilé son plan de redressement économique, après qu’un audit des comptes de l’État eut révélé une dette cachée». Dans la foulée, plusieurs mesures ont été prises pour améliorer la transparence et la redistribution.
Le rapport précise qu’« en août, l’Assemblée nationale a instauré un nouvel Office national de lutte contre la corruption » et qu’elle a « adopté une loi assujettissant les ministres et dirigeants d’institutions à une déclaration de patrimoine ». Il ajoute qu’« une nouvelle loi sur le statut et la protection des lanceurs et lanceuses d’alerte a également été adoptée».
Ces avancées, bien que saluées, s’inscrivent dans un contexte plus large de tensions. Amnesty note que «les tensions entre le gouvernement et la presse ont persisté, dans le contexte de l’audit de l’État et de la récession économique». À cela s’ajoute un tournant géopolitique majeur : «après 137 ans de présence continue, les dernières troupes françaises stationnées au Sénégal ont quitté le territoire».
 
 
 
Accès à l’information : progrès encadrés, tensions persistantes
 
 
 
L’adoption d’un cadre légal sur l’accès à l’information constitue l’un des points positifs du rapport. L’organisation indique que « le gouvernement a adopté la Loi sur l’accès à l’information, qui visait à encourager un débat public constructif ». Mais cette avancée est contrebalancée par des décisions jugées problématiques. Amnesty rappelle qu’«en avril, le ministère de la Communication a annoncé suspendre la diffusion de plusieurs médias», avant que «la Cour suprême [ne conclue] à l’illégalité du décret ministériel et [n’ordonne] sa suspension».
Plus préoccupant encore, l’Ong rappelle dans son rapport qu’«en novembre, les autorités sénégalaises ont coupé pendant une semaine la diffusion de deux chaînes de télévision (7Tv et Tfm)», leur reprochant d’avoir donné la parole à un fugitif.
La question de la liberté d’expression constitue l’un des axes les plus critiques du rapport. Amnesty constate que «plusieurs journalistes et commentateurs ont été arrêtés et placés en détention pour des infractions pénales liées à la liberté d’expression».
Le cas d’Abdou Nguer est emblématique. L’organisation relate qu’il a été poursuivi « pour diffusion de fausses nouvelles, offense au chef de l’État et apologie d’un crime ou délit», avant d’être «condamné à six mois d’emprisonnement, dont trois mois ferme».
Toujours dans son rapport, Amnesty mentionne note que d’autres figures publiques ont été concernées. «L’opposant Moustapha Diakhaté a été condamné à deux mois de prison, dont 15 jours ferme, tandis que le chroniqueur Badara Gadiaga a été arrêté pour diffusion de fausses nouvelles», renseigne le document. Face à ces pratiques, l’organisation formule une recommandation claire : «nous appelons l’État du Sénégal à modifier la législation pour supprimer les peines de prison pour les délits de presse».
 
 
 
Environnement et droit de manifester : des tensions localisées
 
 
 
Sur le terrain environnemental, Amnesty note des avancées relatives, mais souligne des préoccupations persistantes. «Des progrès sont notés dans le respect du droit de réunion pacifique, à Dakar notamment», note l’organisation internationale tout en précisant que «des préoccupations demeurent dans les régions de l’intérieur du pays».
L’arrestation de militants écologistes illustre ces tensions. Le rapport mentionne que «quatre défenseurs de l’environnement ont été arrêtés alors qu’ils manifestaient contre la création d’une décharge à ciel ouvert». Plus largement, la situation environnementale est jugée préoccupante : «la cohabitation avec les dépôts d’ordures ménagères à ciel ouvert constitue une grande préoccupation», notamment à Mbeubeuss, où les populations subissent «de graves nuisances».
La question carcérale constitue un autre point noir. Amnesty relève que «15.267 personnes se trouvaient en détention alors que la capacité était de seulement 4924 places». Cette surpopulation s’accompagne de cas de violences. Le rapport indique qu’«en juillet, Talla Keita est mort après avoir été transféré depuis le poste de police où il aurait subi des violences». Un autre drame évoqué dans le milieu universitaire : la mort de l’étudiant Abdoulaye Ba, décédé par suite d’affrontements entre les étudiants et les forces de l’ordre. «Le 9 février 2026, l’étudiant Abdoulaye Ba est décédé dans le campus de l’université de Dakar à la suite d’affrontements entre les étudiants et les forces de l’ordre. Le procureur de la République a annoncé l’ouverture d’une enquête pour faire la lumière sur les circonstances de son décès», renseigne le rapport.
 
 
 
Vérité et justice : une ouverture sous surveillance
 
 
 
Sur les violences politiques passées, Amnesty note des évolutions importantes. Elle souligne qu’en avril, le Conseil constitutionnel a jugé que la loi d’amnistie de 2024 n’interdisait pas d’engager des poursuites. «À l’approche d’une enquête prévue sur l’usage excessif de la force et les détentions arbitraires survenus lors des manifestations politiques de 2021-2024, le ministère de la Famille, de l’Action sociale et des Solidarités a accordé, en février, une aide financière et médicale à certaines des victimes», lit-on sur le rapport. Qui indique cette décision ouvre la voie à des investigations sur «la mort de 65 personnes et les blessures infligées à plus de 1000 autres» lors des manifestations.
La question migratoire reste dramatique. Amnesty indique que «110 personnes migrantes ont péri en mer entre janvier et mai en essayant de quitter les côtes sénégalaises et gambiennes». Alors que sur le sort des enfants talibés, l’Ong parle d’une urgence humanitaire qui demeure l’un des points les plus alarmants. «Aucune avancée législative n’a eu lieu dans le domaine de la protection des enfants, en particulier en ce qui concerne les élèves des écoles coraniques, toujours exposés à des violences», regrette Amnesty.
Les faits rapportés sont particulièrement graves. Amnesty note que «quatre enfants talibés sont morts après avoir consommé une plante sauvage», tandis qu’«un enfant est mort après avoir été privé de nourriture et violemment frappé».
 
 
 
Droits des femmes : des inégalités persistantes
 
 
 
Enfin, le rapport pointe des discriminations structurelles. Il rappelle que «le Code de la famille était toujours discriminatoire», conférant aux hommes une «puissance paternelle» et «maritale». Sur les droits reproductifs, la situation reste inchangée : «la loi interdisait l’avortement, même en cas de viol ou d’inceste», exposant les femmes à des pratiques clandestines.
 
 
 
Sidy Djimby NDAO
 
 
 
LES ECHOS

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