Dans une longue interview accordée à « Russia Today », la Haute représentante du chef de l’État, Aminata Touré, est sortie de sa réserve pour défendre la stabilité des institutions sénégalaises après la rupture entre Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko. Économie, négociations avec le Fmi, recomposition politique et candidature supposée de Macky Sall à l’Onu : l’ancienne Première ministre a livré un plaidoyer en faveur de la continuité de l’État tout en appelant à concentrer les efforts sur les défis économiques auxquels le Sénégal est confronté.
Plusieurs semaines après la rupture politique entre le président Bassirou Diomaye Faye et son ancien Premier ministre Ousmane Sonko, Aminata Touré a choisi la chaîne Russia Today pour délivrer un message qui se veut à la fois politique, économique et institutionnel.
La Haute représentante du chef de l’État, qui supervise également la coalition Diomaye Président, a profité de cet entretien pour tenter de rassurer aussi bien l’opinion nationale que les partenaires internationaux sur la stabilité du Sénégal dans un contexte marqué par une recomposition inédite du pouvoir.
D’emblée, l’ancienne Première ministre a rejeté toute idée de crise institutionnelle consécutive à la séparation entre les deux figures qui avaient incarné l’alternance politique de mars 2024. « De quelle instabilité parlez-vous ? Le pays est parfaitement calme. Les salaires sont versés à temps, les hôpitaux, les écoles et les universités fonctionnent normalement. Il n’y a aucune crise institutionnelle », a-t-elle affirmé.
Pour Aminata Touré, les changements intervenus au sommet de l’État relèvent du fonctionnement normal des institutions. La nomination d’un nouveau Premier ministre, la formation d’une nouvelle équipe gouvernementale et l’installation d’un nouveau président de l’Assemblée nationale ne constituent pas, selon elle, des signes de fragilité mais l’expression normale des mécanismes prévus par la Constitution.
L’ancienne cheffe du gouvernement a d’ailleurs rappelé que le président de la République dispose de prérogatives clairement établies par la loi fondamentale. « Le président de la République n’a pas à justifier constitutionnellement le changement de son équipe. Nos institutions dépassent les égos et les conflits de personnes », a-t-elle soutenu.
Sans jamais citer directement l’ancien Premier ministre de manière polémique, Aminata Touré a néanmoins livré une lecture qui tranche avec celle de nombreux observateurs qui voient dans cette séparation un tournant majeur de la vie politique sénégalaise. « Je suis en politique depuis un certain temps ; j’étais déjà directrice de campagne d’un candidat à la présidentielle en 1993. Mon expérience m’a appris que la politique est souvent faite de retrouvailles et de séparations. C’est le propre de la démocratie », a-t-elle déclaré.
Pour elle, les débats passionnés autour des rapports entre les deux hommes ne doivent pas faire perdre de vue les priorités réelles du pays. « Le plus important, quelles que soient les options des uns et des autres, c’est que le pays continue de fonctionner normalement et que l’économie se développe », a-t-elle insisté.
À plusieurs reprises, Aminata Touré a estimé que les préoccupations des Sénégalais sont davantage liées au coût de la vie, à l’emploi des jeunes, à la santé ou encore au développement économique qu’aux affrontements entre responsables politiques. « La politique n’est pas ce qui remplit l’assiette des citoyens au quotidien », a-t-elle lancé.
Interrogée sur les conséquences électorales éventuelles de la rupture entre Diomaye Faye et Sonko, la superviseure de la coalition victorieuse a également tenu à rappeler que l’élection présidentielle de 2024 n’avait pas été remportée par le seul parti Pastef.
« Le Pastef n’a pas élu seul le président », a-t-elle affirmé. Selon elle, la victoire historique obtenue dès le premier tour est le résultat d’une coalition beaucoup plus large regroupant plusieurs forces politiques et citoyennes.
Aminata Touré a notamment rappelé la participation de formations alliées ainsi que le soutien de nombreux électeurs sans affiliation partisane. L’ancien premier ministre du Sénégal a ensuite rappelé que « la légitimité politique de Bassirou Diomaye Faye dépasse le cadre exclusif de Pastef et repose sur une coalition plus vaste que celle constituée autour de la personne d’Ousmane Sonko ». « Le jeu politique doit suivre son cours : l’exécutif déroule son programme, l’Assemblée nationale vote les lois et la justice fait son travail », a-t-elle expliqué.
Au-delà de la défense politique du pouvoir en place, l’entretien a également permis à Aminata Touré d’aborder les difficultés économiques auxquelles le Sénégal est confronté. L’ancienne Première ministre a reconnu l’existence d’importantes tensions budgétaires et confirmé l’ampleur des défis hérités de la précédente gouvernance.
Elle a notamment évoqué une dette publique sous-évaluée qui atteindrait environ 4000 milliards de francs CFA. Malgré ces difficultés, elle estime que l’État continue de faire face à ses obligations fondamentales. « Le paiement régulier des salaires, le respect des échéances financières et la poursuite de certaines mesures sociales sont, selon elle, autant d’éléments qui témoignent de la solidité de l’appareil étatique ».
L’un des passages les plus remarqués de l’entretien concerne les discussions en cours avec le Fonds monétaire international. En effet, alors qu’une mission du Fmi est attendue à Dakar dans un contexte de fortes attentes, Aminata Touré s’est déclarée favorable à un accord tout en mettant en garde contre les conséquences sociales de certaines exigences traditionnellement associées aux programmes d’ajustement. « Je fais partie de ceux qui souhaitent un accord, mais pas à n’importe quel prix », a-t-elle averti.
L’ancienne responsable gouvernementale a plaidé pour une approche qui tienne compte des réalités sociales du pays et préserve les services publics essentiels. « Nos partenaires doivent comprendre que le remède ne doit pas tuer le malade », a-t-elle résumé, indiquant la volonté affichée par le pouvoir de rechercher « un compromis permettant à la fois de restaurer les équilibres macroéconomiques et de maintenir les politiques sociales destinées aux populations les plus vulnérables ».
Aminata Touré a également rejeté toute tentative d’établir un lien entre les évolutions politiques récentes et les négociations avec les institutions financières internationales. Selon elle, les deux processus suivent des logiques distinctes. « Les deux événements n’ont aucun lien. Notre démocratie et nos négociations ne s’articulent pas autour des individus », a-t-elle affirmé.
Enfin, interrogée sur une éventuelle candidature de l’ancien président Macky Sall au poste de secrétaire général des Nations unies, la Haute représentante du chef de l’État a adopté un ton nettement plus prudent que lors de ses précédentes interventions publiques.
Alors qu’elle avait auparavant exprimé son opposition à cette perspective, elle a cette fois-ci refusé d’alimenter davantage la polémique. « J’ai exprimé mon opinion sur ce sujet il y a bien longtemps et je n’y reviendrai pas », a-t-elle répondu. Relancée sur l’intérêt qu’aurait la nomination d’un Sénégalais à la tête de l’Onu, elle a choisi l’humour pour désamorcer le débat. « Une Sénégalaise ou une femme, ce serait bien aussi ! », dit-elle encore.
Avant de revenir aussitôt à ce qu’elle considère comme les véritables priorités du moment. « Ce n’est pas moi qui décide et ce sujet est loin de préoccuper les Sénégalais à l’heure actuelle », a-t-elle ajouté. Pour Aminata Touré, l’avenir de la jeunesse, les négociations économiques et la consolidation des institutions demeurent les enjeux essentiels. « L’avenir de notre jeunesse réclame toute notre énergie. C’est là que se situent nos vraies priorités », a-t-elle conclu.
À travers cette sortie médiatique, la Haute représentante du chef de l’État apparaît ainsi comme l’une des principales voix chargées de défendre la nouvelle architecture du pouvoir issue de la rupture entre Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko. En ramenant systématiquement le débat vers l’économie, l’emploi et le fonctionnement des institutions, Aminata Touré cherche manifestement à convaincre que la séquence politique actuelle ne constitue pas une crise de régime mais une étape de recomposition dont les conséquences ne doivent pas détourner le Sénégal de ses urgences économiques et sociales.
Sidy Djimby NDAO