On comprend à présent son silence de ces dernières semaines. Ousmane Sonko était certainement en train de préparer sa sortie d’hier. Entouré de ses lieutenants et proches collaborateurs, le leader de Pastef, qui a fait valoir son statut d’ancien Premier ministre dès les premières minutes de son intervention, s’est encore une fois expliqué sur les différents points de désaccord entre lui et le Président Bassirou Diomaye Faye. Au cœur de son offensive : de fortes critiques par rapport à la Loi de finances rectificative, mais aussi le projet de budget pour l’année 2027, avec les choix économiques du gouvernement, la baisse des subventions, le pouvoir d’achat des ménages et le contrôle de l’argent public. L’ancien chef du gouvernement se veut clair : aucun des deux textes ne passera si le contrôle des crédits spéciaux n’est pris en compte. Il lance même un défi à Al Aminou Lo en l’invitant à un débat public sur les termes de la Lfr.
Le ton est ferme et le message sans ambiguïté. Ousmane Sonko exige la prise en compte du contrôle des crédits spéciaux, sinon sa majorité parlementaire se chargera de rejeter la Lfr et le budget 2027. Malgré cette forte pression, l’ancien Premier ministre dit tendre la main à l’exécutif pour un dialogue constructif. Pour Sonko, il ne saurait être question de demander aux parlementaires d’entériner des choix économiques sans débat approfondi sur leurs conséquences. Il réclame des explications, des évaluations précises et des données permettant de mesurer l’efficacité des mesures envisagées. Démontant les dispositions de la Lfr, Ousmane Sonko parle d’arnaque budgétaire et défie le Premier ministre Al Aminou Lo en l’invitant à un dialogue public pour permettre aux Sénégalais de connaître les tenants et les aboutissants de ce qui se fait en leur nom.
Les subventions au carburant au cœur de la controverse
Le président de l’Assemblée nationale accuse ouvertement le Président Bassirou Diomaye Faye et son gouvernement de donner à la population des miettes de la main droite pour récupérer le double par la main gauche. Sonko engage ainsi un bras de fer avec l’exécutif pour, dit-il, défendre les intérêts du peuple. Dans son intervention, Ousmane Sonko conteste les arguments qui présentent la réduction des subventions aux carburants comme un moyen de dégager des ressources destinées aux couches les plus vulnérables. À ses yeux, une diminution des dépenses de subvention ne signifie pas automatiquement que les sommes économisées seront effectivement reversées aux ménages qui en ont le plus besoin.
Il remet ainsi en question le lien entre les économies réalisées par l’État et les aides sociales annoncées. Il évoque notamment différents montants consacrés aux transferts sociaux et à la sécurité familiale, tout en dénonçant, selon son analyse, l’insuffisance de la démonstration permettant d’établir que les populations les plus modestes bénéficieront réellement des arbitrages budgétaires.
Pour Sonko, le pouvoir d’achat doit rester au centre des décisions. Les dépenses alimentaires, la santé, le transport et l’éducation ne peuvent être considérés comme des variables secondaires dans une politique de redressement économique. Il récuse également l’idée que les sacrifices imposés aux citoyens puissent être acceptés sans transparence sur leur nécessité, leur répartition et leurs résultats. Le Pres, autre terrain de confrontation
La bataille budgétaire s’étend aussi au Plan de redressement économique et social (Pres), élaboré par Ousmane Sonko quand il était Premier ministre. Revenant sur les difficultés à atteindre les projections de recettes importantes prévues, l’ancien Premier ministre assure qu’il y a eu beaucoup de sabotage dans sa mise en œuvre. «Ils ont assimilé la réussite du Pres à ma réussite personnelle, c’est pour cela que certains ont comploté pour bloquer plusieurs facteurs dans sa mise en œuvre», a-t-il argué. Annonçant la modification de certains aspects dudit plan, le président de l’Assemblée nationale dit attendre de pied ferme l’exécutif, parce qu’il est hors de question de modifier ce dispositif sans en avoir préalablement mesuré les résultats. Les fonds spéciaux, l’autre bataille de la transparence
Au-delà des recettes, Sonko remet sur la table la question de l’utilisation des fonds spéciaux. Les nombreux ratés du groupe parlementaire Pastef sur ce sujet ne l’ont pas découragé. Il en fait désormais une monnaie d’échange contre la validation de la Lfr et du budget de 2027.
Il estime que le vote des lois de finances ne saurait dispenser les pouvoirs publics de rendre compte de l’utilisation des ressources mises à leur disposition. Son argument est politique autant que budgétaire : lorsqu’il s’agit de plusieurs milliards de francs Cfa issus de l’argent public, les mécanismes d’encadrement et de contrôle doivent permettre de prévenir les abus et de garantir que les fonds sont employés dans l’intérêt général. Il conteste ainsi toute conception de ces ressources qui laisserait une marge d’utilisation insuffisamment encadrée. L’argent de l’État, insiste-t-il en substance, ne peut être assimilé à une caisse personnelle. «L’Assemblée nationale va prendre ses responsabilités…»
Ousmane Sonko de défendre ensuite les prérogatives constitutionnelles du Parlement et rejette ce qu’il considère comme une volonté de réduire l’Assemblée nationale à une chambre d’enregistrement des décisions de l’Exécutif. Il rappelle que les députés disposent du pouvoir de légiférer et qu’ils doivent pouvoir exercer leurs responsabilités dans le respect des procédures institutionnelles. Le recours au vote bloqué ou la saisine du Conseil constitutionnel, lorsqu’ils interviennent, doivent être appréciés dans leur cadre juridique, soutient-il, sans servir à délégitimer systématiquement le travail parlementaire.
«Le rejet de la Lfr ou du Budget ne pourra pas paralyser la marche du pays»
Ousmane Sonko s’appuie également sur l’existence de mécanismes permettant d’assurer la continuité budgétaire de l’État, pour contester l’idée qu’un rejet budgétaire entraînerait nécessairement la paralysie du pays. Il évoque notamment la possibilité, dans les conditions prévues par les textes, de reconduire le budget précédent. N’empêche, il faut le noter, cela va simplement fausser les projections budgétaires du gouvernement.
En affirmant que le rejet d’un texte budgétaire ne doit pas être automatiquement assimilé à un blocage du pays, Sonko renvoie ainsi l’exécutif à sa propre responsabilité. Si les discussions auxquelles il invite l’exécutif échouent, estime-t-il, les conséquences de cette impasse ne sauraient être imputées aux seuls parlementaires. Un Parlement appelé à devenir un rempart contre la mauvaise gestion
Le president de l’Assemblée nationale, qui a salué le travail des députés avec leurs nombreuses initiatives parlementaires, assure que Pastef va continuer sur cette lancée. A ceux qui s’attaquent aux performances des députés lors des commissions d’enquête parlementaire, Ousmane Sonko les invite à voir le côté positif : «les députés ne peuvent pas être experts de toutes les questions soumises à leur appréciation. Fiscalité, douanes, santé, foncier ou marchés publics : autant de domaines qui nécessitent un apprentissage continu, des compétences renforcées et une capacité à interroger les spécialistes», soutient-il avant de préciser que cette limite ne doit pas devenir un prétexte à l’inaction. Au contraire, la formation et le perfectionnement des élus doivent leur permettre de mieux exercer leur mandat. L’objectif, selon Sonko, est de faire de l’Assemblée nationale un véritable rempart contre la mauvaise gestion et un instrument de protection des intérêts des Sénégalais. Un bras de fer dont l’issue dépendra du dialogue
Son appel au dialogue ouvre théoriquement la voie à une confrontation argumentée. Mais la menace de ne voter ni la Loi de finances rectificative ni la Loi de finances initiale de 2027 donne à cette invitation une dimension bien plus conflictuelle.
Nd. Kh. D. F