Etabli à Dallas, au Texas, Muhamed Dièye, un immigré sénégalais, est présenté par la justice fédérale américaine comme le principal organisateur d’un vaste réseau présumé de fraude bancaire. 13 autres personnes sont inculpées dans ce dossier impliquant plusieurs grandes institutions financières américaines et un fichier contenant les renseignements de près de 3000 personnes dont les comptes totalisaient plus de 373 millions de dollars. Arrêté à New York en juin 2026, Dièye est personnellement visé par les 22 chefs d’accusation retenus dans cette affaire.
Voilà une affaire qui s’ajoute aux nombreux dossier criminels pendants aux États-Unis et impliquant des citoyens d’origine sénégalaise. L’affaire Muhamed Dièye, rendue publique le 3 novembre 2026 par le ministère américain de la Justice, révèle les contours d’une organisation de fraude bancaire présumée, qui aurait tenté de prendre le contrôle de comptes appartenant à des particuliers et à des entreprises, en exploitant des identités volées. Selon le parquet fédéral, le réseau aurait eu recours à de faux documents ainsi qu’à la complicité d’employés de banques et de sociétés de télécommunications pour accéder aux avoirs de ses victimes.
Malheureusement, au centre de ce dossier instruit dans l’Etat du Texas, figure Muhamed Dièye. Un compatriote résident de Dallas, connu selon les enquêteurs sous plusieurs pseudonymes, notamment «MJ», «JayJay», «Medici» ou «Lambomotion Tony». Mouhamed, 35 ans, est désigné comme le principal organisateur des opérations. L’acte d’accusation de 39 pages, déposé le 26 août devant un tribunal fédéral de Dallas, décrit des activités présumées entre juillet 2023 et novembre 2024 dans plusieurs États américains.
Un fichier contenant des milliers d’identités et des millions de dollars d’avoirs
Selon les enquêteurs, l’organisation s’appuyait notamment sur un fichier informatique personnellement détenu par Dièye. Ce document rassemblait les noms, adresses, dates de naissance, numéros de sécurité sociale, coordonnées téléphoniques et informations professionnelles de près de 3000 personnes. Le document contenait également des données financières, des relevés bancaires et des informations relatives aux entreprises des personnes concernées. Les comptes associés à ce fichier totalisent, selon l’accusation, plus de 373 millions de dollars.
C’est ce dossier que le gouvernement américain désigne comme étant la base sur laquelle le réseau présumé préparait l’usurpation d’identité et ciblait les établissements financiers où l’argent des victimes était déposé.
Bien que 373 millions de dollars soient évalués comme étant la valeur des avoirs recensés dans le fichier, l’acte d’accusation précise que le groupe aurait exploité les identités d’au moins 75 personnes dont les comptes représentaient au total quelque 11 millions de dollars.
Comment fonctionnait le réseau présumé ?
L’acte d’accusation décrit une organisation dans laquelle plusieurs intervenants auraient assuré des tâches différentes, depuis la collecte de renseignements personnels jusqu’à l’exécution des opérations bancaires.
Une fois les victimes sélectionnées, de faux permis de conduire, passeports et autres documents d’identité étaient commandés auprès de fournisseurs opérant notamment sur Telegram. Des complices, appelés «Scotties» dans les échanges attribués au réseau, se présentaient ensuite dans les agences bancaires en usurpant l’identité des titulaires de comptes.
Les documents judiciaires consultés par «Les Échos» indiquent que d’autres participants auraient exploité les lignes téléphoniques des victimes pour intercepter les codes de sécurité utilisés par les banques. Cette technique, connue sous le nom de «SIM swapping», permet de prendre le contrôle d’un numéro de téléphone en détournant son rattachement à une carte SIM.
À ces opérations, s’ajoutait la participation supposée d’employés de banques et de sociétés de télécommunications, identifiés dans les échanges avec Dièye. «Leur accès aux systèmes internes aurait facilité la consultation de comptes, la manipulation de données et certaines transactions”, a déclaré le parquet qui signale que de grande banques comme Truist Bank, Bank of America, JPMorgan Chase, First Bank, Woodforest National Bank et Charles Schwab parmi les établissements financiers dont les clients auraient été visés.
Pourquoi Muhamed Dièye occupe-t-il une place centrale ?
Les documents judiciaires attribuent à Dièye un rôle qui dépasse la simple participation à certaines transactions. Il aurait coordonné plusieurs membres du groupe, sélectionné des victimes, commandé de faux documents et organisé des déplacements pour réaliser certaines opérations.
Le 28 juillet 2023, selon l’acte d’accusation, Dièye aurait rencontré deux autres participants dans un hôtel Sheraton de Dallas pour préparer des opérations bancaires. Dans les jours suivants, des échanges sur Telegram lui sont attribués, notamment pour la commande de plusieurs faux documents d’identité.
D’autres conversations reproduites dans le dossier portent sur la préparation de virements, les renseignements nécessaires pour franchir les contrôles bancaires et l’intervention de complices à l’intérieur des institutions financières.
L’une des opérations les plus importantes décrites par le parquet remonte au 18 mars 2024. Dièye et deux autres accusés se seraient retrouvés à New York pour tenter de transférer deux millions de dollars depuis un compte Charles Schwab vers Emirates Islamic Bank. Les enquêteurs affirment que les intéressés auraient téléphoné à l’établissement financier en se faisant passer pour le titulaire du compte afin d’obtenir la validation du virement.
L’acte d’accusation reproduit une capture d’écran montrant cette transaction en attente.
Trois jours auparavant, le 15 mars, Dièye aurait également provoqué un virement de 275.000 dollars depuis un compte Truist Bank vers une bijouterie de luxe. Une autre tentative de transfert de 225.000 dollars vers un commerce canadien de montres figure dans les accusations.
Ces différentes opérations illustrent le rôle d’organisateur que le parquet attribue à Dièye, présenté comme un point de liaison entre plusieurs participants chargés de collecter les informations, de fabriquer les documents et d’effectuer les transactions.
Une affaire de passeport à l’origine de son arrestation à New York
Alors que les opérations bancaires décrites dans l’acte d’accusation remontent à la période de juillet 2023 à novembre 2024, c’est une procédure distincte portant sur de fausses déclarations présumées dans des demandes de passeport américain qui ont conduit à l’arrestation de Muhamed Dièye le 24 juin 2026 à New York.
Les enquêteurs du Département d’État lui reprochent d’avoir omis de déclarer une autre identité qu’il aurait utilisée auparavant, notamment pour signer un bail résidentiel à Dallas. Cette affaire fait apparaître la question des identités multiples, également au cœur du dossier de fraude bancaire, dans lequel le parquet attribue à Dièye plusieurs pseudonymes et identités fictives.
Le 23 juin, un juge fédéral du Texas délivre un mandat d’arrêt à son encontre. Le lendemain, les agents fédéraux l’interpellent à l’aéroport international John F. Kennedy, alors qu’il s’apprête, selon le ministère de la Justice, à embarquer avec sa famille sur un vol à destination de la Malaisie.
Le parquet affirme qu’il avait auparavant quitté son domicile de Dallas et fait expédier une grande partie de ses effets personnels au Kenya. Il lui reproche également d’avoir résisté à son arrestation et tenté de détruire un téléphone.
Présenté devant la justice fédérale de Brooklyn, Dièye obtient le 25 juin une décision de libération sous caution de 50.000 dollars. Mais le gouvernement américain conteste immédiatement cette décision et saisit en urgence un tribunal fédéral du Texas, qui suspend sa remise en liberté.
Le lendemain, son avocat Michael Weil intervient pour demander que Dièye reste à New York pendant l’examen de cette contestation. La procédure aboutit finalement à son maintien en détention et à son transfert vers le Texas.
Deux mois plus tard, le 26 août, un grand jury fédéral dépose un acte d’accusation collectif visant Dièye et treize autres personnes pour leur participation présumée à un vaste réseau de fraude bancaire. Les poursuites englobent désormais des opérations financières, des usurpations d’identité et des communications électroniques que les enquêteurs situent principalement entre 2023 et 2024.
22 chefs d’accusation et une enquête fédérale de grande ampleur
L’acte d’accusation du 26 août comporte 22 chefs. Le premier porte sur un complot en vue de commettre des fraudes bancaires et électroniques. Sept autres concernent des fraudes bancaires, huit portent sur des fraudes électroniques et les six derniers visent des faits d’usurpation d’identité aggravée.
Muhamed Dièye est personnellement visé par chacun de ces 22 chefs d’accusation. Les treize autres personnes inculpées sont poursuivies pour leur participation alléguée à différentes composantes du réseau.
L’ampleur de l’enquête se mesure également à la mobilisation de plusieurs services fédéraux américains, dont le Diplomatic Security Service du Département d’État, le FBI, le Secret Service, Homeland Security Investigations et le service fédéral d’inspection postale.
Le ministère américain de la Justice mentionne aussi une contribution substantielle du bureau d’enquêtes de l’ambassade des États-Unis à Dakar, au Sénégal, sans préciser la nature exacte de son intervention.
Initialement déposé sous scellés, l’acte d’accusation a été rendu public le 3 novembre, après l’arrestation en Floride d’un autre prévenu, Terrence Dudley, présenté par le parquet comme l’un des fournisseurs de faux documents d’identité du réseau.
Les infractions retenues exposent les accusés à de lourdes peines en cas de condamnation. Le complot de fraude bancaire est notamment passible d’une peine maximale de 30 ans de prison, tandis que certaines infractions de fraude électronique sont passibles de 20 ans. Les faits d’usurpation d’identité aggravée peuvent entraîner une peine obligatoire supplémentaire de deux ans d’emprisonnement.
Cette affaire intervient dans un contexte de vaste offensive américaine contre les réseaux de fraude financière et électronique. Le 28 octobre dernier, lors d’un briefing au Département d’État auquel « Les Échos » avait participé, la procureure fédérale Jeanine Pirro avait présenté l’intensification des opérations contre les organisations criminelles transnationales, avec un élargissement des investigations vers l’Afrique, notamment au Ghana, au Nigeria et à Madagascar.
En attendant, Muhamed Dièye a plaidé non coupable devant la justice fédérale du Texas. Il reste détenu dans l’attente de la suite de la procédure.
Ahmadou KANE
(Correspondant permanent à New York)