Après plusieurs décennies de silence doctrinal, le droit des obligations au Sénégal connaît un tournant majeur avec la publication du nouvel ouvrage du Professeur Jean Louis Corréa. Ce manuel, qui remet le Code national au centre du jeu, invite à repenser la pratique juridique locale face aux défis de l'économie numérique.
Dans le milieu du droit au Sénégal, le constat était devenu alarmant. Depuis les travaux du professeur Tosi au début des années 1980, aucun ouvrage de référence n'avait véritablement pris le relais pour expliquer et analyser en profondeur le Code des obligations civiles et commerciales (Cocc). Face à ce vide documentaire, les étudiants et les professionnels se tournaient souvent vers des manuels étrangers, risquant ainsi de perdre de vue les spécificités de la loi sénégalaise. C'est pour corriger cette anomalie que Jean Louis Corréa, professeur à l’Université numérique Cheikh Hamidou Kane, a décidé de publier un ouvrage qui marque le retour en force de la réflexion juridique nationale. "Le droit des obligations", titre du livre de plus de 700 pages, est bien plus qu'une simple matière universitaire pour les étudiants de deuxième année. Comme le rappelle l'auteur, il s'agit du socle de toutes les branches du droit. Que l'on devienne avocat, magistrat ou notaire, une maîtrise parfaite de ces concepts est indispensable pour mener une carrière sereine.
Pourtant, ce pilier du droit sénégalais a longtemps souffert d'une forme de mise à l'écart. D'un côté, l'ascension fulgurante du droit de l'Ohada a capté l'attention des chercheurs et des praticiens. De l'autre, une habitude s'était installée : celle d'enseigner la matière à travers des concepts et des classifications calqués sur le modèle français. L'ambition du Pr Corréa est donc de briser cette dépendance intellectuelle. Il insiste sur le fait que le Cocc n'est pas une simple copie du Code civil français. C'est un texte né d'une volonté d'autonomie juridique, avec ses propres choix, ses inventions et parfois ses silences. L'ouvrage propose ainsi de relire le droit sénégalais à partir de ses propres textes et réalités sociales, en valorisant ce qui fait son originalité tout en dialoguant avec le droit comparé quand cela est nécessaire. Au-delà de l'aspect pédagogique, ce livre se veut un véritable outil d'action. Le monde a changé et le commerce électronique ainsi que les plateformes digitales imposent de nouveaux défis que le code actuel doit pouvoir relever. Le Pr Corréa plaide pour une modernisation législative, estimant qu'il est temps de sortir le droit des obligations de sa "léthargie" pour qu'il puisse régir efficacement les échanges économiques modernes.
Lors de la présentation de son travail, l'universitaire a précisé que ce manuel apporte trois éléments clés : la systématisation des règles, leur contextualisation dans la société sénégalaise et la problématisation des enjeux actuels. Ce n'est pas seulement un livre pour apprendre des règles par cœur, mais une invitation à "penser le droit à partir du Sénégal". En ouvrant ce chantier, Jean Louis Corréa espère susciter des débats chez les magistrats, les avocats et les chercheurs afin que la doctrine sénégalaise continue de grandir et de s'adapter aux évolutions du futur.
Samba THIAM