Il avait déjà donné le ton mardi dernier. Dès que Alioune Sall et son équipe ont fini leur face à face avec la presse, le Conseil national des diffuseurs et éditeurs de la presse du Sénégal (Cdeps) a marqué son désaccord par rapport aux déclarations du ministre de la Communication. Mamadou Ibra Kane et Cie ont confirmé leur position accusant le ministre de la Communication d’avoir agi dans la plus grande illégalité. Rappelant toutes les injonctions de la Cour suprême contre les décisions prises par ce dernier contre la presse privée, Mamadou Wone, qui portait la parole de l’organisation, a annoncé deux saisines de la justice : l’Ofnac mais aussi les tribunaux, pour détournement de fonds.
Au lendemain de la publication du rapport sur la distribution du Fonds d’appui et de développement de la presse, le Cdeps a partagé son amertume et entend en tirer toutes les conséquences. «Le Conseil des diffuseurs et éditeurs de presse du Sénégal a suivi avec une attention particulière la sortie d’hier du ministre de la Communication. Les membres du patronat de la presse sénégalaise dénoncent avec la plus grande fermeté l’opacité persistante et les ruptures manifestes d’égalité qui entachent la gestion 2025 du Fonds d’appui et de développement de la presse», a fait savoir Mamadou Wone.
L’analyse des discours et du rapport révèle, selon lui, une répartition et des procédures qui trahissent l’esprit et la vocation première du Fadp. Face à cette tentative de travestissement de la réalité, le Cdeps dit se voir dans l’obligation de rétablir les faits avec rigueur et sans concession. «Le ministre, deux fois désavoué par la Cour suprême, se présente comme les garants scrupuleux de la légalité. Les faits attestent et les faits démontrent l’inverse. Depuis sa prise de fonction, il a pris trois arrêtés pour encadrer et réorganiser le secteur de la presse. Tous les trois ont été annulés par la chambre administrative de la Cour suprême», selon le porte-parole du jour qui poursuit ses explications : « le premier désaveu judiciaire est intervenu avec l’arrêt n°71 du 11 décembre 2025 qui a annulé les arrêtés ministériels n°01/7412 et 02/4472 portant sur la plateforme numérique Déclaration média Sénégal et la commission de validation. La Cour a jugé que le ministre a outrepassé ses pouvoirs en imposant aux entreprises de presse des obligations non prévues par la loi. Le second désaveu est intervenu le 12 février 2026 avec l’arrêt n°12/2026, rendu dans l’affaire Aïssatou Diop Fall contre l’Etat du Sénégal. La Cour a rappelé que le ministre avait outrepassé ses prérogatives : le pouvoir de suspension et de fermeture d’organes de presse appartenant exclusivement au Conseil national de régulation de l’audiovisuel ( Cnra)».
A l’en croire, ces désaveux cinglants et répétés constituent un constat sans appel : un ministre qui revendique sans agir dans le strict respect du droit. « En dépit de ces annulations, le ministère a persisté à s’appuyer sur la plateforme Dms qui est non confirme, pour instruire les dossiers du Fadp 2025, bafouant ouvertement l’autorité de la chose jugée. Il ne s’agit pas d’une erreur d’appréciation, mais d’un défi assumé à l’endroit de la Cour suprême. Cette situation se traduit par un taux d’éligibilité de plus de 80% dans l’octroi des fonds pour les dépôts numériques contre 38% seulement pour les dépôts physiques », souligne M. Wone qui affirme que la gestion de Fadp 2025 constitue une violation caractérisée des lois et règlement, mais aussi une transgression directe et délibérée du décret n°2021/178 du 28 janvier 2021 qui organise le fonds.
Pour lui, l’article 9 dudit décret est sans ambiguïté : « le Fadp est destiné aux entreprises sénégalaises au sens du Code de la presse, régulièrement constituées et exerçant leurs activités sur le territoire national. L’article 10 étend cet éligibilité à une liste limitative d’acteurs : agence de presse sénégalaise, l’organe d’autorégulation, les radios associatives et communautaires, les journalistes et techniciens dans le cadre de la formation continue, la commission de la carte de presse ».
Le Cdeps tient par ailleurs à préciser que la démarche ne vise aucunement à s’opposer au développement des médias publics qui sont leurs confrères et dont ils souhaitent l’essor au service de l’information des Sénégalais. «Ce qui est contesté, c’est la méthode. En effet, des procédures discriminatoires et inégalitaires ont détourné un fonds conçu pour la presse privée au profit de structures dont le financement relève du budget général de l’Etat. La gestion 2025 a rompu radicalement avec l’architecture du décret en allouant 29,6% du budget total à la Rts, à l’Aps et au Soleil. Leurs allocations sortent tous des fourchettes réglementaires fixés par le ministère et le comité de gestion dans le rapport officiel. Leur financement par le Fadp constitue donc une violation de l’article 9. À cela s’ajoute la dotation de la Maison de la presse de plus de 39 millions dont la légalité est tout aussi contestable», fulmine le Cdeps.
L’ensemble de ces choix confirment, selon le patronat de la presse, «une déviation manifeste de l’objet du fonds : rupture d’égalité manifeste. Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Un média public a perçu en moyenne 187,3 millions contre 18,1 millions pour une entreprise de presse privée».
Le Cdeps dit ne pas contester les dotations en elles-mêmes, mais l’absence totale de critères objectifs qui les justifieraient dans le cadre du Fadp. Cette disproportion résulte d’une decision politique délibérée, selon lui. «Face à ces violations manifestes de la loi et du décret organique du Fadp, le Cdeps entend saisir l’Office national contre la fraude et la corruption (Ofnac). Notre syndicat patronal va aussi saisir la justice pour contester cet abus manifeste dans la gestion du fonds, pour détournement de deniers publics et violation flagrante des règles de d’attribution du Fadp», dit-il tout en assurant que ces démarches ne relèvent pas de la contestation politique. Le Cdeps et l’Appel, tous les deux membres du conseil de gestion du Fadp, ont choisi de se désolidariser de la conférence de presse du ministre de la Communication.
Nd. Kh. D. F