Les déclarations du Premier ministre Ousmane Sonko sur la guerre au Moyen-Orient et son soutien à l’Iran, au moment où le Président Bassirou Diomaye Faye exprimait la solidarité du Sénégal à l’Arabie Saoudite après des tirs iraniens visant le royaume, ont remis en lumière une réalité qui s’installe progressivement depuis l’arrivée de Pastef au pouvoir : la diplomatie sénégalaise semble parfois portée par plusieurs voix, alors que la Constitution en fait un domaine réservé du chef de l’État. Un cafouillage de la politique étrangère qui accentue le partage informel du pouvoir exécutif à Dakar.
Au Sénégal, la diplomatie a toujours été pensée comme un domaine réservé du chef de l’État. La Constitution, la pratique institutionnelle et la tradition républicaine convergent sur ce point : c’est le président de la République qui incarne la voix du pays sur la scène internationale. Pourtant, ces derniers temps, des séquences politiques inhabituelles ont laissé apparaître une forme de cacophonie au sommet de l’État, confirmant les tensions implicites d’un pouvoir exécutif bicéphale.
En effet, depuis l’arrivée au pouvoir du parti Pastef et la nomination d’Ousmane Sonko au poste de Premier ministre, une évolution singulière s’est installée dans la conduite de la parole diplomatique sénégalaise. À Dakar, la politique étrangère ne semble plus être uniquement incarnée par le chef de l’État. Elle est aussi portée, commentée et parfois orientée par le chef du gouvernement lui-même. Cette situation n’est donc pas apparue à la faveur des derniers événements liés à la guerre au Moyen-Orient. Elle s’inscrit dans une dynamique plus ancienne, perceptible depuis l’installation au pouvoir du tandem formé par Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko.
Au fil des mois, le Premier ministre s’est exprimé à plusieurs reprises sur des questions relevant directement de la diplomatie ou de la géopolitique internationale. Ses déclarations ont parfois ciblé des puissances occidentales, notamment la France et les États‑Unis, mais aussi évoqué les relations avec des acteurs majeurs de la scène internationale comme la Russie ou certains États du Golfe Persique. Le chef du gouvernement sénégalais ne s’est pas limité à commenter les rapports entre grandes puissances. Il lui est également arrivé d’évoquer directement les positions ou les décisions de plusieurs dirigeants africains, n’hésitant pas à prendre publiquement position sur certaines orientations politiques du continent.
Cette omniprésence du Premier ministre sur les questions internationales est généralement interprétée comme le reflet de son poids politique dans la majorité. Chef historique du Pastef et figure centrale de l’alternance politique qui a conduit Bassirou Diomaye Faye à la présidence, Ousmane Sonko demeure l’incarnation la plus visible du pouvoir issu des élections de 2024. Dans l’imaginaire politique sénégalais, beaucoup continuent d’ailleurs de voir en lui le véritable moteur de la majorité présidentielle. Cette stature particulière lui confère une liberté de ton et une visibilité qui dépassent parfois les contours traditionnels de la fonction de Premier ministre.
Mais cette réalité politique se heurte à une règle institutionnelle claire : dans l’architecture constitutionnelle du Sénégal, la diplomatie est un domaine réservé au président de la République. C’est le chef de l’État qui définit les grandes orientations de la politique étrangère, représente la nation dans les relations internationales, conduit les négociations diplomatiques et incarne la voix officielle du pays sur la scène mondiale.
Cette tradition s’est maintenue sous les différentes présidences qui ont marqué l’histoire politique du Sénégal. De Léopold Sédar Senghor à Macky Sall, la diplomatie est toujours restée étroitement contrôlée par la présidence de la République, même lorsque le poste de Premier ministre existait. Les chefs de gouvernement participaient naturellement à la mise en œuvre de la politique extérieure, mais ils évitaient généralement de prendre des positions susceptibles de brouiller la ligne présidentielle.
Sonko exprime son soutien au peuple iranien, Diomaye se solidarise avec l’Arabie Saoudite
C’est précisément cette tradition qui semble aujourd’hui bousculée. La séquence récente autour de la guerre au Moyen-Orient en offre une illustration particulièrement frappante. Lors de son «Waxtaan Ak Pros» dimanche dernier, Ousmane Sonko a exprimé son soutien et sa solidarité au peuple iranien, dans un contexte de forte escalade militaire dans la région.
Trois jours après la sortie du Premier ministre, le président de la République, Bassirou Diomaye Faye, s'est entretenu au téléphone mercredi dans la soirée avec le prince héritier et Premier ministre d'Arabie Saoudite, Mohammed ben Salman ben Abdulaziz Al Saoud, afin d’exprimer la solidarité du Sénégal envers l’Arabie Saoudite, visée par des tirs de représailles iraniens.
Cette divergence symbolique intervient dans un contexte géopolitique extrêmement tendu. L’Iran a lancé des frappes de représailles contre plusieurs installations militaires après les bombardements menés par les États‑Unis et Israël, opérations qui ont notamment entraîné la mort du guide suprême de la République islamique, Ali Khamenei. Dans ce contexte de confrontation directe entre puissances régionales et internationales, chaque déclaration publique prend une dimension diplomatique. Or, lorsque deux responsables majeurs de l’exécutif expriment des sensibilités différentes, le message envoyé à l’extérieur peut apparaître ambigu.
Le Premier ministre lui-même a reconnu l’originalité de la relation institutionnelle qui le lie au chef de l’État. Lors de la même émission, Ousmane Sonko a évoqué une « cohabitation douce » entre lui et Bassirou Diomaye Faye. L’expression est inhabituelle dans le contexte sénégalais. Dans le langage constitutionnel classique, la cohabitation désigne une situation dans laquelle le président et le gouvernement appartiennent à des camps politiques opposés. Or, ce n’est pas le cas au Sénégal, où le chef de l’État et le Premier ministre sont issus du même mouvement politique. La formule semble donc plutôt décrire une forme de partage informel du pouvoir exécutif, dans laquelle le chef du gouvernement dispose d’une marge d’expression politique importante, y compris sur les questions internationales.
Mais en diplomatie, la pluralité des voix peut rapidement devenir une source de confusion. Sur la scène internationale, les États sont jugés non seulement sur leurs positions, mais aussi sur la cohérence de leurs messages. Un pays qui parle d’une seule voix renforce sa crédibilité et sa lisibilité diplomatique. À l’inverse, des signaux divergents peuvent être interprétés comme l’expression d’hésitations ou de rivalités internes. Pour le Sénégal, qui a longtemps cultivé une image de stabilité et de constance diplomatique, cette évolution constitue un enjeu important. La diplomatie sénégalaise s’est historiquement distinguée par son attachement au multilatéralisme, au règlement pacifique des conflits et à l’équilibre dans les relations avec les différentes puissances. Préserver cette tradition suppose une coordination étroite entre les différentes composantes de l’exécutif. Car dans les relations internationales, une règle reste constante : un État ne peut durablement peser sur la scène mondiale que s’il parle d’une seule voix.
Sidy Djimby NDAO
(Correspondant permanent en France)