La Chambre de commerce, d'industrie et d'agriculture de Ziguinchor (Cciaz) est au cœur d’une tempête institutionnelle et judiciaire sans précédent. Des audits récemment commandités par les autorités de tutelle ont mis au jour de graves irrégularités financières, qualifiées de «détournements particulièrement graves», ouvrant la voie à une information judiciaire imminente. L’affaire, révélée par le quotidien Libération, marque un tournant décisif dans la gouvernance des institutions consulaires au Sénégal.
Selon les informations concordantes, le ministère de l’Industrie et du Commerce a décidé de saisir la justice à la suite des conclusions accablantes des missions de contrôle. L’ouverture d’une information judiciaire devrait permettre à l’Agence judiciaire de l’État (Aje) de se constituer partie civile, avec pour objectif de faire la lumière sur les responsabilités engagées et d’activer les procédures de recouvrement des fonds présumés détournés.
Cette décision s’inscrit dans un contexte de vigilance accrue des autorités face aux soupçons persistants de mauvaise gouvernance au sein de certaines structures publiques et parapubliques. La Cciaz, institution stratégique pour le développement économique de la région Sud, se retrouve ainsi fragilisée par des pratiques qui auraient durablement entamé sa crédibilité auprès des opérateurs économiques.
Des audits aux conclusions accablantes
L’alerte n’est pas nouvelle. Lors de son passage devant la Commission parlementaire chargée de l’examen de son budget, le ministre Serigne Guèye Diop avait déjà annoncé avoir ordonné plusieurs audits à la suite d’accusations de malversations. Ces contrôles concernaient notamment l’Agence d’appui et de promotion des sites industriels (Aprosi) et la Chambre de commerce de Ziguinchor.
Les résultats, désormais connus, ont confirmé les soupçons. D’après Libération, les rapports d’audit font état de manquements financiers graves, de procédures non conformes et de pratiques assimilables à des détournements de fonds. Des éléments jugés suffisamment sérieux pour justifier la transmission des dossiers aux autorités judiciaires compétentes. Le rapport de la Commission parlementaire, consulté par le quotidien, est explicite. Il indique que le ministre a informé les députés « qu’un audit a été achevé, mettant en évidence de graves manquements. Le rapport a été transmis aux autorités compétentes et la Justice est en train de travailler pour faire toute la lumière sur cette affaire ».
Premières conséquences administratives
Du côté de l’Aprosi, les premières sanctions administratives ont déjà été prises. Amadou Guèye, dont la gestion était mise en cause, a été relevé de ses fonctions. Toutefois, selon des sources proches du dossier, cette mesure ne constituerait qu’une étape préliminaire. Les audits seraient si accablants que des poursuites judiciaires pourraient suivre, une fois les procédures enclenchées. À la Cciaz, la situation apparaît plus délicate encore. Institution consulaire dotée d’une autonomie relative, se trouve aujourd’hui confrontée à une remise en cause globale de son fonctionnement. Les conclusions de l’audit évoquent des détournements d’une ampleur telle que l’ouverture d’une information judiciaire est présentée comme inévitable.
Vers un renouvellement intégral des instances
Face à cette crise de gouvernance, le ministre du Commerce et de l’Industrie a annoncé des mesures fortes. Parmi elles, l’organisation prochaine d’élections pour le renouvellement de l’ensemble des instances dirigeantes de la Chambre de commerce de Ziguinchor. Ce scrutin vise à tourner la page d’une période marquée par les soupçons et à restaurer la légitimité de l’institution auprès des acteurs économiques de la région.
Une réforme d’ampleur des Chambres de commerce annoncée
Au-delà du cas de Ziguinchor, cette affaire semble avoir servi de révélateur à des dysfonctionnements plus larges. Devant les parlementaires, Serigne Guèye Diop a annoncé la préparation d’une réforme législative ambitieuse concernant l’ensemble des Chambres de commerce du Sénégal. Le projet de loi en gestation repose sur plusieurs axes majeurs : le renforcement de l’autonomie des institutions consulaires face aux pressions politiques ou économiques, la limitation de la concentration des pouvoirs entre les mains des présidents, l’instauration d’une gouvernance plus collégiale, ainsi que la clarification des obligations et des responsabilités de chaque dirigeant.
Autre innovation majeure annoncée, l’introduction de mécanismes de révocation systématique en cas de faute grave de gestion ou de manquement avéré. Une disposition qui vise à prévenir les dérives constatées et à instaurer une culture de reddition des comptes au sein des institutions consulaires. Pour le ministère, ces mesures traduisent une volonté claire d’assainir la gestion des structures publiques et parapubliques, et de rompre avec des pratiques longtemps dénoncées mais rarement sanctionnées. L’affaire de la Chambre de commerce de Ziguinchor pourrait ainsi constituer un précédent, voire un signal fort adressé à l’ensemble des gestionnaires de fonds publics.
En attendant les conclusions de la Justice, la Cciaz demeure sous le regard attentif des autorités, des opérateurs économiques et de l’opinion publique. L’ouverture annoncée d’une information judiciaire, couplée aux réformes institutionnelles en préparation, pourrait bien marquer un tournant décisif dans la gouvernance des Chambres de commerce au Sénégal.
Baye Modou SARR