Face aux retards dans la mise en place des intrants, à l’endettement accumulé envers les fournisseurs, aux difficultés de financement et aux aléas climatiques, le gouvernement a décidé de passer à l’offensive. Réuni autour du Premier ministre Ahmadou Al Aminou Lo, un conseil interministériel consacré à la campagne agricole 2026-2027 a arrêté 34 mesures d’urgence destinées à sécuriser l’hivernage. Une enveloppe exceptionnelle de 130 milliards F Cfa a été mobilisée pour soutenir les producteurs, apurer les dettes du secteur et accélérer la modernisation de l’agriculture sénégalaise.
À quelques semaines de l’installation définitive de l’hivernage, le gouvernement a pris la pleine mesure des défis qui pèsent sur la campagne agricole 2026-2027. Entre tensions sur les intrants, difficultés de trésorerie des opérateurs, dégradation des sols, faible mécanisation et contraintes budgétaires, les autorités ont décidé d’engager une riposte d’envergure. Présidant mardi un conseil interministériel consacré au secteur, le Premier ministre Ahmadou Al Aminou Lo a validé une série de 34 mesures destinées à sécuriser l’approvisionnement en intrants, soutenir les producteurs et garantir le bon déroulement des opérations agricoles sur l’ensemble du territoire national.
Selon les conclusions de la rencontre, l’État a mobilisé une enveloppe globale de 130 milliards de F Cfa sous forme d’autorisations d’engagement dans le budget 2026. Ce financement constitue l’un des plus importants efforts consentis ces dernières années en faveur du monde rural. Cette enveloppe sera notamment répartie entre les engrais, les semences, les équipements agricoles, les programmes de mécanisation, les infrastructures de stockage ainsi que plusieurs projets de modernisation destinés à renforcer la résilience du secteur.
Le gouvernement veut solder les dettes accumulées
L’un des principaux obstacles identifiés par les autorités concerne l’accumulation de créances impayées envers les fournisseurs d’intrants agricoles. Au cours de la réunion, le Premier ministre a donné des instructions fermes au ministre chargé des Finances afin qu’un plan d’apurement rapide soit mis en œuvre. L’objectif est de débloquer rapidement les liquidités nécessaires pour éviter une paralysie de la chaîne d’approvisionnement. Selon les chiffres présentés lors de la rencontre, l’État devra notamment procéder au paiement d’environ 23 milliards de F Cfa d’instances au Trésor et à la validation progressive de près de 23 milliards de F Cfa de bons d’engagement en attente auprès de la Direction générale du budget. À cela s’ajoute la nécessité de combler un déficit estimé à 44 milliards de F Cfa afin de solder définitivement les factures dues aux opérateurs.
Le directeur de l’Agriculture, Makhtar Ndiaye, a indiqué que la dette globale de l’État envers les fournisseurs d’engrais et de semences atteignait 154 milliards de F Cfa, dont 67 milliards ont déjà été réglés. Pour le gouvernement, cet effort financier apparaît indispensable afin de restaurer la confiance des partenaires privés et sécuriser les prochaines campagnes agricoles.
Des mesures de soutien ciblées pour le coton et la banane
Le plan gouvernemental ne se limite pas aux cultures traditionnelles. Plusieurs filières stratégiques bénéficieront également d’un accompagnement spécifique. Dans le secteur cotonnier, l’État prévoit de mobiliser immédiatement une enveloppe de 3,5 milliards de F Cfa destinée à soutenir le prix payé aux producteurs et à subventionner les intrants. Parallèlement, les autorités s’engagent à apurer progressivement les arriérés dus à la Sodefitex, estimés à plus de 3 milliards de F Cfa. La filière banane n’est pas en reste. Le gouvernement a annoncé l’apurement des arriérés liés aux marchés d’équipements et de fertilisation, pour un montant évalué à près de 1,7 milliard de F Cfa.
Ces mesures devraient être accompagnées d’un réaménagement budgétaire dans le cadre de la prochaine Loi de finances rectificative afin d’assurer une meilleure prise en charge des besoins du secteur.
La disponibilité des intrants demeure l’un des principaux défis de cette campagne. Selon les chiffres communiqués par les services techniques, 59.152 tonnes d’engrais devront être distribuées aux producteurs cette année. Concernant les semences d’arachide, l’État prévoit la mise à disposition de 61.923 tonnes. À ce jour, 53.127 tonnes ont déjà été acheminées dans les différentes régions du pays, soit environ 85% des objectifs fixés.
Le Premier ministre a demandé aux ministres concernés de veiller au respect strict du calendrier de mise en place des intrants afin d’éviter tout retard susceptible de compromettre les rendements.
Une attention particulière est accordée au dossier des Industries chimiques du Sénégal (Ics), principal fournisseur national d’engrais. Les autorités souhaitent trouver une solution durable aux difficultés financières rencontrées par l’entreprise tout en diversifiant les sources d’approvisionnement pour limiter les risques de rupture. Les commissions chargées de la distribution des intrants devront obligatoirement compter une femme parmi leurs vice-présidents.
Les autorités ont en outre fixé un objectif minimal de 30% des semences et engrais subventionnés destinés aux femmes et aux jeunes. Cette orientation vise à renforcer leur participation dans les activités de production agricole et à favoriser leur autonomisation économique. Pour assurer le respect de ces engagements, les ministères de l’Agriculture, de l’Intérieur et des Forces armées ont été chargés de superviser étroitement le processus de distribution.
Au-delà de la gestion de l’urgence, le gouvernement veut accélérer la transformation structurelle du secteur. Parmi les innovations annoncées figure la généralisation progressive d’une plateforme numérique de suivi des intrants agricoles subventionnés. Déjà expérimenté dans certains départements, cet outil permettra d’améliorer la traçabilité des semences et engrais distribués aux producteurs. Le système sera connecté au Registre national unique afin de mieux identifier les bénéficiaires et de lutter contre les détournements.
Les autorités comptent également s’appuyer sur le dispositif des 1000 Jeunes volontaires de l’agriculture. Ces jeunes seront chargés de l’enrôlement numérique des producteurs, de la géolocalisation des parcelles et du suivi des cultures sur le terrain. L’utilisation de drones pour les traitements phytosanitaires dans certaines filières, notamment le coton, figure également parmi les innovations retenues.
À terme, le gouvernement envisage même la mise en place d’un système d’assurance agricole indicielle destiné à couvrir les intrants subventionnés contre certains risques climatiques.
Le Premier ministre a demandé aux ministres concernés d’accélérer les programmes d’acquisition de matériels agricoles, de développer les capacités de stockage et d’améliorer les infrastructures de conservation. La chaîne de froid horticole devra également être renforcée afin de réduire les importantes pertes post-récoltes enregistrées chaque année.
Par ailleurs, un ambitieux programme de production de maïs ensilage sur 5000 hectares sera lancé avec la fourniture gratuite d’intrants, un accompagnement technique et un soutien à la récolte. L’objectif est de renforcer les liens entre agriculture et élevage à travers la mise en place de mécanismes de contractualisation entre producteurs de maïs et éleveurs.
Conscient des nombreux défis à relever, le gouvernement a décidé d’instaurer un dispositif permanent de suivi piloté par le Secrétariat général du gouvernement. Des jalons précis ont été fixés pour l’ensemble des acteurs. La mise en place des intrants devra atteindre 85% avant le 10 juillet et 100% au plus tard le 31 juillet. Le prix plancher de l’arachide sera fixé au mois d’octobre, tandis que les opérations de collecte démarreront en novembre pour s’achever en avril 2027.
Pour Ahmadou Al Aminou Lo, aucun retard ne sera toléré. Dans un contexte marqué par les contraintes budgétaires, les changements climatiques et les attentes fortes des producteurs, le gouvernement entend faire de cette campagne agricole un test grandeur nature de sa politique de souveraineté alimentaire.
Fatou DIOP