Complètement absent du débat politique, Babacar Abba Mbaye, à la faveur des derniers développements de l'actualité politique au Sénégal, est sorti de sa retraite. Dans cet entretien avec «Les Echos», le patron du mouvement «Convictions» revient sur les raisons de son silence et révèle avoir rejoint le parti Kiiraay/Les patriotes républicains du Président Bassirou Diomaye Faye, dont il se considère également comme un des membres fondateurs. Entretien.
Les Echos : Qu'est-ce qui justifie votre absence du débat public ?
Babacar Mbaye : J’étais en France pour les besoins d’une formation à Sciences Po Paris, qui devait me prendre toute l’année. Je pense que c’est important de se renouveler pour mieux se régénérer, surtout au moment où la classe politique a du mal à fournir suffisamment de profils pour alimenter l’appareil d’Etat, les technocrates prennent de plus en plus de place, certains postes sont envoyés en appel à candidatures avec le postulat négatif que les politiciens ne sont pas compétents ou vertueux. C’est une tendance qu’il faut absolument renverser. Les partis au Sénégal ont fourni des personnalités de grande envergure avec une vraie culture d’Etat, un grand sens républicain et une vraie compétence. C’est un défi que nous devons absolument relever, mais qui reposera sur un effort de changement des partis et de leur capacité à structurer une offre politique attractive. Malheureusement, je dois vous avouer que ce n’est pas gagné, face à leur incapacité criarde à se régénérer et à renouveler leur offre politique.
Qu’est-ce que ça fait d’observer le pays de loin ?
Beaucoup de désolation et d’inquiétude. Je disais dans vos colonnes, il y a quelques mois, que le rapport de la Cour des comptes sera le tournant du mandat. Je pointais les erreurs de discours, de choix et de posture qui ont marqué les débuts de cette nouvelle équipe et bien sûr le fait majeur, c’est cette histoire de dette cachée qui nous coûte et nous coûtera très cher pour des années encore. Malheureusement, l’histoire nous a un peu donné raison et la situation politique, économique et sociale du pays en est la parfaite illustration. Mais de loin, ce qui est le plus frappant et le plus inquiétant, c’est la qualité du débat public qui est dramatique. Non seulement sa médiocrité est affligeante, mais elle maintient le pays dans des tensions puériles qui rythment nos quotidiens.
On vous a vu au lancement du nouveau parti présidentiel Kiiraay. Etes-vous membre de ce parti ?
J’ai rencontré le Président au début du mois de juillet. Nous avons eu une franche discussion qui m’a convaincu de soutenir son action. Son discours a été franc et direct. Sa volonté est de mettre l’action de l’Etat au cœur du débat public pour retrouver la confiance des bailleurs, des partenaires et autres opérateurs. Il a du mal à le faire parce que son parti originel qui devait lui servir de relais n’est pas disposé à le faire, pour des raisons que nous connaissons tous. Continuer à se battre dans ce même parti serait une manière d’entretenir et d’attiser le débat politicien et électoraliste jusqu’en 2029, ce qui est inacceptable au vu la situation économique du pays.
Il lui fallait un nouveau cadre et de nouveaux relais engagés à faire focus autour du Sénégal et de son avancement. Pas sur des élections dans 3 ans. Et c’est là notre point de jonction avec lui.
Vous êtes Kiiraay alors ?
Oui je suis Kiiraay et membre fondateur. Le chef de l’Etat a parfaitement raison, la priorité c’est de continuer l’effort de relance économique, retrouver notre capacité à investir, refaire de la croissance pour mieux sortir des effets de la lourdeur de la dette. C’est autour de ça qu’on se mobilise autour de lui et en se mobilisant autour de lui on se mobilise avant tout autour de notre pays. Vous avez vu la baisse des Ide (Ndlr : investissements directs étrangers) qui traduit la crise de confiance qui nous frappe. Nous sommes passés d’un modèle pionnier, admiré et copié y compris avec notre dernière alternance, à des bêtes de foire scrutées pour leurs excentricités démocratiques. Certains de nos voisins parlent même d’enfantillages. Nous devons absolument retrouver du sens.
Le sens, c’est un débat sur la durée du mandat ?
Non certainement pas. Il y a des débats qui sont suicidaires au Sénégal. On ne les suscite pas. On ne les entretient pas, on ne les porte pas. Parce que ce sont des sujets corrosifs qui braquent le peuple et franchement, c’est la dernière chose dont le Président a besoin en ce moment.
La problématique du temps long en politique transcende la question des mandats et c’est une interrogation dans toutes les démocraties. Le dernier rapport du Conseil d’Etat français a porté sur le temps long en politique. L’enchainement voire même l’enchevêtrement des crises contraint involontairement les Etats à mener des politiques court-termistes et nous n’échappons pas à la règle, surtout avec la dette qui nous fixe un horizon qui ne dépasse pas les prochaines échéances. Ce qui, mécaniquement, définit nos prochains emprunts non pas pour investir mais pour payer la dette. Penser avenir est devenu difficile. Donc le temps est un temps de lucidité, comme le gouvernement le fait en changeant les mauvais choix de départ. Un temps d’intelligence des bonnes réformes. Un temps de discours sincère pour créer un même mouvement avec un peuple aussi intelligent que le nôtre.
Mais on reproche au Président le reniement sur certains engagements comme les Fonds politiques…
C’est pour cela que je vous dis que nous devons retrouver du sens. Depuis une décennie, nous avons fait tomber toutes les digues qui donnaient des garanties et une profondeur à notre Etat.
Et malheureusement on continue. J’étais parlementaire lors de la première réforme constitutionnelle de ce régime avec la suppression du Conseil économique et du Haut conseil des collectivités territoriales sous le simple fait qu’elles étaient budgétivores. Deux ans après, rien que les fonds politiques consommés et avoués du Premier ministre du Sénégal sont annuellement supérieurs aux budgets de ces institutions supprimées pour des raisons financières. On a supprimé des institutions pour qu’une autre puisse mieux se servir, or ce n’est pas ce qui a été dit aux Sénégalais. Vous voyez l’incohérence de nos choix aujourd’hui ? La question n’est pas l’urgence d’un débat sur un autre, mais la capacité à nous entendre sur ce que nous voulons changer pour faire avancer notre pays pour adapter les choses pour l’intérêt d’un homme ou d’un parti.
Et à Saint-Louis, vous êtes sur la ligne de départ pour les locales ?
Le premier chantier et pour le moment le plus important, est d’implanter Kiiraay dans tout le département, constituer des équipes dynamiques avec les autres responsables déjà sur place et mettre en place une vraie dynamique. Là seulement nous serons un pôle attractif pour les locales.
Il y a de nombreux départs provenant de Pastef et de l’Apr vers le nouveau parti Kiiraay….
Difficile pour moi d’avoir une réponse. Je m’interdis de porter ce contentieux puisque je n’étais ni membre de Pastef ni membre de Diomaye Président. Mais il est évident que, dans un pays présidentialiste comme le nôtre, il n’est pas difficile pour un président de se tracer un camp politique ; donc forcément il aura des soutiens et ça va monter crescendo.
Propos recueillis par Madou MBODJ