La crise s’intensifie au sommet du football africain. Alors que les tensions s’exacerbent entre les deux protagonistes de la finale de la Can 2025, les avocats de la Fédération sénégalaise de football (Fsf) ont livré, hier à Paris, une charge d’une rare virulence contre la Confédération africaine de football, à la suite de la décision controversée de son jury d’appel attribuant la victoire au Maroc sur tapis vert. Entre contestation de la procédure, remise en cause de l’impartialité du jury et lancement de poursuites pénales internationales, l’instance dirigeante du football sénégalais engage une bataille multiforme pour conserver son titre et défendre la primauté du terrain.
C’est une riposte à la fois juridique, médiatique et politique que la Fédération sénégalaise de football (Fsf) a enclenchée depuis Paris. Moins de dix jours après la décision du jury d’appel de la Confédération africaine de football (Caf) d’attribuer la victoire de la CAN 2025 au Maroc sur tapis vert, les avocats du Sénégal ont décidé de sortir du silence pour livrer leur version des faits et afficher leur stratégie.
Réunis dans la capitale française, en marge du match amical entre le Sénégal et le Pérou, le président de la Fsf, Abdoulaye Fall, et un collectif d’avocats internationaux venus notamment de France, d’Espagne, de Suisse et du Sénégal, ont tenu une conférence de presse marathon. Objectif : démonter point par point la décision de la Caf et préparer l’opinion à une bataille judiciaire qui s’annonce longue et décisive devant le Tribunal arbitral du sport (Tas), officiellement saisi.
Dès les premières prises de parole, la ligne de défense apparaît clairement : il ne s’agit pas seulement de contester une décision, mais de remettre en cause l’ensemble du processus qui y a conduit. Me Seydou Diagne, coordinateur du pool d’avocats, s’est ainsi attaché à raconter avec précision le déroulement de l’audience devant le jury d’appel, qu’il juge profondément irrégulière.
« La présidente nous a posé deux questions et en a fait de même avec la partie marocaine. Ensuite on nous dit qu’on va nous mettre en salle d’attente. L’audience n’a pas repris. Ce sont les Marocains, rentrés chez eux, qui nous ont indiqué que l’audience était terminée. C’était abracadabrantesque. (…) Voilà comment les droits de la Fédération ont été violés. C’est plus qu’un décision de justice, c’est un attentat aux droits de la défense, au football, à la discipline sportive. Violer de façon aussi effrontée les lois 5 et 6 du jeu, c’est s’attaquer à la discipline. Si le monde du football laisse faire, le prochain vainqueur de la Coupe du monde pourrait se jouer dans les cabinets d’avocats. Ce n’est plus la peine d’avoir des centres de formation mais formez des grands avocats pour avoir des étoiles sur vos maillots », a déclaré Me Seydou Diagne.
À travers cette description minutieuse, la défense sénégalaise cherche à démontrer que la décision contestée repose sur une procédure défaillante, entachée d’irrégularités et contraire aux principes fondamentaux du droit de la défense. Dans le même mouvement, les avocats ont tenu à calmer les inquiétudes d’une opinion publique sénégalaise sous tension. À ce stade, insistent-ils, aucune décision n’impose la restitution du trophée remporté sur le terrain, un point essentiel dans la stratégie de communication de la Fsf.
Mais très vite, la conférence de presse prend une dimension beaucoup plus offensive. Au-delà du recours introduit devant le Tas, la défense annonce l’ouverture d’un second front, cette fois sur le terrain pénal et international. Me Seydou Diagne justifie cette escalade par l’existence, selon lui, d’éléments suffisamment graves pour engager des poursuites contre les membres du jury d’appel.
« Lorsqu’une victime arrive à disposer d’indices qui peuvent se révéler graves et concordants de nature à justifier des procédures pénales ou internationales, c’est ce que nous sommes en train de faire contre les cinq personnes qui ont fait cet outrage à la discipline sportive et à la victoire acquise sur le terrain », a fait savoir Me Seydou Diagne.
Dans la foulée, Me Diagne dévoile une organisation déjà bien avancée, avec des équipes mobilisées à l’international et des juridictions identifiées.
« Nous avons deux équipes internationales de défense. Je coordonne un pool d’avocats contre la corruption, contre les cinq personnes nommément désignées. Les plaintes sont rédigées, les choses sont en train d’être structurées, les juridictions sont identifiées que ce soit aux Etats-Unis, New York ou Washington. C’est ce qui explique la présence de Me Pierre-Olivier Sur qui a une longue expérience en procédure pénale internationale. Nous n’accusons pas pour l’instant le Royaume du Maroc mais nous avons des suspicions légitimes et des éléments qui fondraient une enquête pénale internationale, déjà annoncé dans un communiqué officiel du gouvernement », a ajouté Me Seydou Diagne.
Parallèlement, les avocats continuent de structurer leur argumentaire devant le Tas. L’un des enjeux majeurs reste le calendrier. Dans ce type de contentieux, les délais peuvent s’étendre sur plusieurs mois, voire plus d’un an. Me Serge Vittoz rappelle ce cadre, tout en insistant sur la volonté de la défense d’accélérer la procédure.
« Une procédure au Tas dure entre 9 et 12 mois. L’idée est de demander une procédure accélérée. Mais il faut pour cela que toutes les parties soient d’accord pour cette procédure. On verra quelles seront les positions des autres parties, à savoir la Confédération africaine de football et la Fédération royale marocaine de football. Si une procédure accélérée était acceptée, on pourrait avoir un verdict dans les deux mois », a expliqué Me Serge Vittoz.
Dans ce bras de fer, le Sénégal entend aller vite, afin d’éviter qu’une décision administrative ne s’installe durablement dans les faits et dans les esprits.
Au fil des interventions, le ton se radicalise. Me Moussa Sarr dénonce ouvertement l’attitude de la Caf, qu’il accuse d’avoir orchestré une manœuvre contre le Sénégal. « On veut laver cet affront », a-t-il déclaré, après avoir évoqué des « manœuvres et manigances » et affirmé que la Caf « a tenté un hold-up ».
Dans la même logique, Me Pierre-Olivier Sur, ancien bâtonnier de Paris, apporte une dimension plus politique et philosophique au débat. Il oppose frontalement la logique juridique à l’esprit du sport. « Le sport ce n’est pas le tapis vert. On ne parle pas encore de corruption mais on ne parle pas de décision rendue par la raison, d’éthique ou de règles vraiment sportives. Ce que veulent nos adversaires est une médaille empoisonnée. On va chercher les causes de ce poison, c’est quelque chose qui nous semble pourri et on appelle ça le pénal », a souligné Me Pierre-Olivier Sur.
Dans le même temps, la défense insiste sur un point juridique qu’elle juge déterminant : la décision de la Caf ne consacre pas formellement le Maroc comme champion d’Afrique, malgré la victoire sur tapis vert.
Derrière cette bataille procédurale, c’est en réalité une question de principe qui est posée : celle de la primauté du terrain. Pour les avocats sénégalais, accepter une telle décision reviendrait à ouvrir la voie à une judiciarisation excessive du sport, où les résultats pourraient être renversés a posteriori.
En saisissant le Tribunal arbitral du sport, le Sénégal espère obtenir l’annulation de la décision de la Caf et la reconnaissance de sa victoire acquise sur la pelouse. Mais au-delà du trophée, c’est la crédibilité des instances sportives et l’équilibre entre justice disciplinaire et vérité sportive qui sont désormais en jeu.
Une chose est sûre : si le Sénégal a remporté la Can 2025 sur le terrain à la loyale, les très longues prolongations de la finale elles ne se jouent plus uniquement sur le terrain. Elles se jouent désormais dans les tribunaux.
Sidy Djimby NDAO
Correspondant permanent en France