Il devait être moderne, spécialisé dans la médecine sportive et relié au ciel par un héliport. Il devait aussi attirer des athlètes internationaux, permettre des évacuations médicales et prendre place à proximité de la Dakar Arena. Mais aucune première pierre n’a jamais été posée. Le projet d’hôpital porté par Amadou Kane Diallo est pourtant devenu l’une des clés permettant de comprendre le volet sénégalais de l’importante affaire judiciaire fédérale dans laquelle il est poursuivi aux États-Unis.
Le dossier Amadou Kane Diallo n’a pas encore livré tous ses contours. Pour comprendre comment ce projet hospitalier s’est retrouvé mêlé à une accusation de corruption internationale, il faut remonter à novembre 2018. À l’époque, un hélicoptère de modèle Airbus H125 quitte Orange County, en Californie, avec cinq passagers à son bord. L’appareil survole une partie de Los Angeles avant de se poser sur le parking supérieur d’un hôpital, situé à quelques rues du terrain de basket des Lakers. Selon la défense de Diallo, ce déplacement n’était pas une simple promenade aérienne. Il devait montrer concrètement comment pouvaient fonctionner ensemble «une grande enceinte sportive, un établissement médical voisin et un héliport permettant de relier les deux».
Un grand projet d’hôpital moderne près de la Dakar Arena
À la même époque, de l’autre côté de l’Atlantique, Diamniadio était au cœur des grands projets d’infrastructures du Sénégal. La Dakar Arena, inaugurée en août 2018, était devenue l’un des symboles de cette nouvelle ville. Or, une photographie versée au dossier judiciaire américain montre précisément la façade de ce complexe sportif. Selon les écritures de la défense, l’hôpital devait être construit à proximité de la Dakar Arena et faire de la médecine sportive l’une de ses spécialités. Des athlètes internationaux auraient notamment pu y venir pendant l’intersaison pour s’entraîner, se soigner ou effectuer leur préparation physique. Des camps, des rencontres d’exhibition et d’autres événements devaient également créer une activité économique autour du complexe. À cette composante devait s’ajouter un héliport. Selon la défense, celui-ci aurait permis des évacuations médicales aériennes et élargir la zone d’intervention de l’hôpital au-delà des limites du réseau routier.
Le projet avait également convaincu certains investisseurs. Parmi eux, T.C. Ce chirurgien orthopédiste spécialisé dans la médecine sportive a raconté au FBI avoir engagé plusieurs centaines de milliers de dollars dans ce qu’il comprenait comme un projet destiné notamment à construire un hôpital au Sénégal. Mais pour passer de cette vision à un véritable établissement médical, plusieurs éléments restaient indispensables : le financement, l’expertise médicale et, surtout, le terrain.
Un terrain que Diallo aurait estimé jusqu’à 300 millions de dollars
À la fin de l’année 2018, Diallo et plusieurs personnes liées au projet se rendent au Sénégal. Les listes de pièces préparées pour le procès mentionnent une présentation réalisée au Sénégal en décembre 2018, une carte de développement, des correspondances ainsi que plusieurs photographies prises avec des personnalités sénégalaises. Elles font notamment apparaître des autorités désignées dans certains documents par les initiales A.F. et M.F. Une troisième autorité sénégalaise, dont l’identité n’est pas établie publiquement dans les documents examinés, apparaît également dans le dossier en lien avec la question du terrain.
C’est au cours de cette séquence que la question du terrain prend une tout autre dimension. Selon des déclarations de Diallo rapportées par le gouvernement américain, le foncier convoité aurait eu une valeur comprise entre 120 et 300 millions de dollars. Il s’agit donc d’une estimation attribuée à Diallo dans le dossier, et non d’une expertise foncière indépendante présentée comme telle.
Selon le ministère public américain, Diallo aurait rencontré, vers le 31 décembre 2018, l’une de ces trois autorités sénégalaises, au domicile de celle-ci. L’accusation soutient qu’il aurait alors envisagé de fournir cinq véhicules, dans le contexte d’une campagne politique, afin d’obtenir l’intervention de ce responsable dans l’attribution du terrain. Dans certaines écritures du parquet, ces véhicules sont présentés comme des Range Rover.
À ce stade de la procédure, il s’agit d’allégations du gouvernement américain que celui-ci devra établir devant le tribunal. Elles constituent toutefois une partie importante du volet de corruption internationale reproché à Diallo. Les éléments du dossier citent des autorités sénégalaises sans que celles-ci soient inculpées dans cette procédure.
Trajet par hélicoptère : le parquet et la défense apportent deux lectures différentes
Le voyage en hélicoptère effectué quelques semaines auparavant en Californie prend ainsi une importance particulière dans le dossier. Pour la défense, ce trajet était directement lié au projet hospitalier. Il devait notamment montrer à l’une des autorités sénégalaises, qui voyageait avec son épouse, comment une grande enceinte sportive pouvait fonctionner avec un établissement médical et un héliport à proximité. Selon cette lecture, l’hélicoptère n’aurait donc pas constitué un avantage personnel, mais un outil destiné à présenter concrètement le modèle envisagé pour Diamniadio.
Le parquet fédéral conteste cette lecture. Interrogé plusieurs années plus tard par le FBI, le pilote a décrit un survol de Los Angeles suivi d’un atterrissage sur le parking d’un hôpital. Il a expliqué que ce lieu avait été choisi parce qu’un hélicoptère ne pouvait pas se poser directement au complexe sportif et qu’il s’agissait du point disponible le plus proche. Il ne se souvenait cependant ni de l’identité de tous les passagers ni d’une présentation consacrée à un projet hospitalier au Sénégal. Son témoignage ne permet donc pas de confirmer cette présentation.
Que reste-t-il du projet ?
Aujourd’hui, aucun hôpital correspondant à ce projet n’a vu le jour à proximité de la Dakar Arena, pas plus que l’héliport décrit dans les documents judiciaires. Reste à comprendre jusqu’où le projet avait réellement avancé, quel terrain était précisément recherché et pourquoi cette ambition hospitalière n’a finalement jamais abouti.
Aux États-Unis, en revanche, les démarches entreprises autour de ce projet continuent d’occuper une place importante dans le dossier judiciaire contre Amadou Kane Diallo.
Ahmadou KANE
(Correspondant permanent à New York)